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L'impératrice s'appelait Nun, comme sa célèbre aïeule du cinquième millénaire, celle qui sut maîtriser les effets de la Troisième Influence Rouge avec, pour la seconder, les Athun (lignée de Zeden) et d'autres Nobles Dames de Thal qui, nombreuses, y laissèrent leur vie. Les lignées Uddô et Edev, par exemple, perdirent toutes leurs représentantes et on dut permettre aux fils de ces familles de conserver leur nom après les noces et à leurs Dames de l'accoler au leur. Et seules les Tenun Y Uddô, les Shaz Y Edev, existent encore mais la "pureté du lait" a disparu. Cette Nun n'était pas une sayin-zenièh (apprivoiseuse- danseuse) accomplie comme son aïeule. Deux mille cercles s'étaient effacés et les Grandes Influences Rouges appartenaient à cet espace dissous. On ne pouvait qu'à peine concevoir ici des danses aussi enfiévrées, exaltantes, enivrantes, électrisantes et des apprivoisements aussi puissants et rapides. D'un tourbillon, d'une volte, en quelques figures, une sayin-zenièh du cercle 5000 fascinait son ennemie ; d'un enveloppement mental elle lui faisait perdre conscience, sensibilité et mobilité, la plongeant dans le yendaô (coma) avant de déconnecter d'une seule pointe aiguë de volonté destructrice toutes ses fonctions. Une telle maîtrise ne se retrouvait plus, n'était plus nécessaire. Thal, Tamyan et Tamanarev avaient chacune trouvé leurs aires d'influence et nulle ne cherchait à dominer par des moyens aussi radicaux. Mais ces espaces dissous demeuraient admirables et admirés et avaient donné naissance à des chants et des textes héroïques encore largement lus et écoutés et dont certains étaient de "souveraines inspirations d'Ayan", des cheffes-d'oeuvre incontestées. Cette Nun-là était plutôt poétesse mais surtout elle avait un grand sens du gouvernement et s'était entourée de ministres intelligentes, dévouées à l'Impéria et, dans leur partie, très capables. Elle avait su poursuivre la politique de sa mère, Lemni, qui avait donné au Jardin son lustre, gardant ainsi sous le regard les Nobles Dames qui aimaient un peu trop comploter et leurs intrigants de fils, frères ou ayons. Elle avait favorisé l'autonomie des Mères, déjà très indépendantes, dans l'administration des Familles et des contrées, et ne laissait que les plus fidèles Nobles Dames diriger en personne leur pays. Les autres, les comploteuses, les ambitieuses, les orgueilleuses ou les dispendieuses, elle les voulait au Jardin, les couvrait d'honneur et de cadeaux, et envoyait les Grandes Intendantes régler leurs affaires à leur place. Officielles de l'Impéria, ces intendantes, issues de la haute et moyenne bourgeoisie mais aussi du peuple, car l'Ecole Impériale acceptait les élèves d'humble origine si elles étaient brillantes, ces fonctionnaires étaient une finesse d'élite qui ne rendait compte qu'à l'Impératrice. Leur pouvoir, qui devait être aussi discret que leur vêtement gris, presque un uniforme, ne pouvait malgré toute passer inaperçu et certaines Nobles Dames se plaignaient régulièrement de ne plus rien gérer chez elles. Nun les amadouait alors d'une charge et du traitement qui l'accompagnait. C'était sa mère qui avait créé les charges de la Toilette, cinq places enviées, très honorables et très bien récompensées. Et, comme sa mère Lemni, cela amusait secrètement Nun d'être servie dans son intime par d'orgueilleuses et Nobles Dames qui y gagnaient admiration et thaleds d'or mais y perdaient leur indépendance et s'y humiliaient. Elle les appelait, en elle-même : "Mes serviteurs." Elle faisait patienter Noble Dame Shuntaï qui lui tendait un peignoir, longuement patienter, usait sa volonté à cette sotte occupation servile et perturbait son sens des valeurs par l'honneur et la fortune qui y étaient attachées 28 . C'était que Dame Shuntaï, d'un naturel rebelle, très fière de son pays de Thod si récemment (depuis trois cents cercles seulement) partie de l'Impéria et imbue de son nom un peu plus étendu que celui d'Y Shun, lui semblait capable de se mettre à la tête de quelque complot visant à déstabiliser l'Impéria pour peu qu'on lui en laissât la possibilité. Elle occupait Dame Seznê Y Shun, sa cousine, à choisir interminablement parmi ses robes, ses capes, ses chaussures, la tenue pour telle de ces occasions officielles si nombreuses et variées, ou tel autre événement de la journée comme cérémonie, promenade, spectacle, visite ou fête. Elle savait que Dame Seznê, parce que Nun n'avait encore eu que des fils, se croyait proche de la Ninnêyad (le Grand Pouvoir, le Trône de l'Impéria) et qu'elle avait dit (on "le lui" avait rapporté 29 ) que lorsqu'elle régnerait elle transporterait le Jardin à Nimhil comme l'avait rêvé sa mère, soeur aînée de celle de Nun, avant de décéder. Djezereth n'était capitale de l'Impéria que depuis trois cents cercles - Nimhil l'avait été sur six cent cinquante cercles avant elle - et c'était d'ailleurs l'intégration à l'Impéria du pays de Thod qui avait amené l'Impératrice Techen Y Shun à recentrer le siège de la Ninnêyad. Repousser à nouveau la Capitale bien plus au nord (vers uh, le côté de l'ombre), c'était s'éloigner de Thod et donc lui faire forcément retrouver plus d'indépendance si bien que le projet de Dame Seznê favoriserait ceux de Dame Shuntaï. Et Nun se les imaginait complotant cette éventualité et cherchait de quel honneur elle pourrait encore les accabler. Une fille viendrait dissiper toutes ces craintes...
Les deux fils de l'Impératrice s'appelait Siidu et Dhem. Ils avaient huit et trois cercles et étaient d'une grande beauté car leurs géniteurs appartenaient à l'androcée impérial qu'on ne peuplait que des vierges les plus charmants de Thal. Depuis la loi selnin en 6721, les impératrices ne se mariaient pas, ne prenaient pas de père officiel, de detim, pour leurs enfantes. Ce rôle de Detim Impérial avait créé une concurrence trop âpre entre les grandes lignées qui tentaient chacune de faire accepter un de leurs fils. Comme l'Impératrice se devait d'honorer l'élu, elle pouvait en obtenir une fille clairement identifiable par les parentes du père et cela risquait de mettre en danger la filiation traditionnelle par la seule benjamine. Un autre problème s'était posé. Tant que les critères de l'androcée restaient purement esthétiques - chaque concubin étant choisi par rapport aux canons thaliens de la beauté ayonine - les enfantes impériales avaient toutes les chances d'être d'un physique avenant. Par contre, quand l'ayon épousé et élevé au rang de detim ne devait son rôle qu'à l'influence des grandes familles appuyant la décision de l'Impératrice, elle pouvait arriver que ce fils ne fût pas agréable à regarder et qu'il donnât à l'Impératrice une héritière, difficilement aimable aux thaliennes, contrefaite, boiteuse, le visage agité de tics et l'esprit tors. Et ce fut le règne de Lel Y Shun de sinistre mémoire, de 6671 à 6703. Dix-huit cercles après, la loi Selnin fut votée. Mais l'androcée posait aussi des difficultés. Comme ses concubins lui étaient tous amenés vierges "tel" que "le" voulait la tradition 30 , l'Impératrice ne pouvait savoir lequel était le plus à même de "lui" 31 donner une fille. Or Nun atteignait trente-neuf cercles. Sa fécondité déjà médiocre (elle n'avait eu Siidu qu'à trente-et-un cercles et Dhem cinq cercles plus loin) ne pouvait pas s'améliorer. Elle devait dans un proche espace porter une fille, une successeuse, une héritière. Qu'avec elle se rompe cette droite lignée de benjamines qui menait jusqu'à Nun la Grande, et en deçà, "lui" 2 était une pensée aussi odieuse qu'une malédiction. Pourtant, contrairement à d'autres yulhanes, Nun n'aimait pas être enceinte. Non qu'elle fût malade. Gravide, elle se portait comme un charme, à son habitude. Mais cet état, considéré comme reliance mystique, où la yulhane devenait aïmen, demeure, et recevait une minayin, une visiteuse de la vacuité, cet état sacré, révoltait en elle quelque chose de farouche ou peut-être d'égoïste. Pour les yulhanes qui privilégient l'espace au temps, le passé est : la plénitude (ayu shunten) et le futur : la vacuité (ayu min). De cette vacuité, qu'on appelle aussi "la prairie de toutes les possibilités" et "la Libre Voie" dans les poèmes mystiques, viennent les enfantes, les filles et les garçons, et, parce qu'elles viennent d'ayu min, elles sont une image proche de Shezaïn Anayev, de la "Partout-Au-Delà". "Elles arrivent reflétant la cièle, un éclat de soleille dans l'oeil et l'âme transparente comme l'eau", dit l'écrivaine Shuma Otneï à propos des nouvelle-nées. Recevoir et abriter une visiteuse de la vacuité, devenir demeure, c'était atteindre au coeur de la yulhanité, communier avec l'espèce, avec Déesse, avec la Totalité. Au coeur de la yulhanité se trouvait cette parole : "Pour être, elle faut être deux" et seule la yulhane, dans sa chair même, réalisait la deux-en-une. Mais Nun n'avait pas aimé être demeure, être habitée. Elle l'avait ressenti comme une sorte d'humiliation. L'aïmen, terme sacré, lui était apparue bizarrement comme fonction infériorisante. Une demeure représentait un réceptacle, un décor, un écrin... l'essentielle était dans l'habitante. Mais surtout, elle n'avait pas apprécié de ne plus être seule en elle-même, de se partager avec une autre et, fugacement, elle avait envié l'ayon. Ces pensées, ce rejet, l'avaient troublée. Elle en avait parlé à sa confesseuse, Uat Soyan, et avait craint de l'offusquer mais celle-ci l'avait rassurée, mettant sur le compte de son étendue de trente cercles (elle attendait Siidu) cette habitude prise par son esprit et son corps de ne pas se partager. Elle lui avait recommandé de lire le verset quarante-huit de l'Ayanutha et Nun l'avait appris par coeur :
"A Celle qui est informe et sans image, la Demeure donne forme et visage. Ainsi fait-elle et voilà pourquoi la Demeure est aï Shatun Ayani, le Don Divin. Et Celle qu'elle modèle, c'est Moi. Et Celle qui modèle, c'est Moi. Je suis informe et sans image et pourtant J'ai forme et visage. Ushut nenshôt."
Ushut nenshôt n'avait pas de sens pour Nun. Cela avait fait partie de son éducation d'étudier l'ashna, cette langue de l'Ayanutha qui était morte et donnait ses racines à la yewhina, mais elle avait dû rater quelque leçon. Elle eût pu demander explication à Uat Soyan mais ce mystère lui plaisait. Elle se disait que si elle comprenait "ushut nenshôt", elle serait capable d'être une bonne demeure et cela lui donnait un espoir qu'elle craignait de voir déçu par la traduction. Son ignorance lui permettait de parer ces idéogrammes de toute une magie potentielle. Le début du verset quarante-huit, loin de l'aider, avait augmenté son malaise. Recevoir en soi une personne informe et sans image semblait quelque peu effrayante, même si on l'habillait ensuite de sa propre forme et de son propre visage de yulhane, même si elle venait d'ayu min (la vacuité) et de Déesse. Mais elle n'avait pas osé le dire à Uat Soyan et, finalement, elle avait donné naissance à Siidu. Comme ce n'était qu'un fils, elle avait été déçue, mais pas trop : une fille viendrait et son corps l'accueillerait harmonieusement, se dit-elle. Puis elle avait dû attendre cinq cercles avant de porter Dhem et, comme elle se sentait encore dépossédée d'elle-même, elle avait pensé que ce serait aussi un garçon. C'était devenue 32 l'explication de ses difficultés, même si elle voyait des yulhanes qui mettaient un garçon au monde et n'en étaient pas moins, pendant la conception, fières et épanouies. Mais elle se disait aussi qu'aucune fille ne pouvait vouloir venir dans une yulhane qui ne s'acceptait pas comme demeure. Elle pensait : "Je suis indigne de ma lignée." Toutefois elle savait rompre avec la culpabilité et l'inquiétude. Elle s'ordonnait : "Assez !" et son esprit se détournait, acceptait docilement de se laisser accaparer par d'autres pensées, des stratégies économiques, des finesses politiques, des projets législatifs... Elle mesurait précisément le pouvoir de ses différents conseils, en ôtait un peu ici, en rajoutait un peu là. Elle remplissait sa fonction équilibrante, se voulait juste et bienveillante ; elle était la Mère des Mères et toutes les thaliennes étaient ses enfantes. Elle ne ménageait ni sa peine ni sa réflexion ; elle se donnait entièrement à l'Impéria et oubliait ses doutes et ses craintes. La foule disait : "Nous avons une bonne Impératrice" et cette approbation lui était nécessaire comme l'eau. Elle aimait l'amour des yulhanes. Elle en avait besoin. Elle se montrait à son balcon. On criait : "Vive l'Impératrice !", on l'applaudissait. Elle regardait les visages tendus vers elle, les bras qui se levaient et elle se nourrissait de cette attention qu'elle sentait monter comme un délicieux parfum. Les yulhanes appréciaient cette simplicité, cette joie franche à régner ; cela leur semblait le bon ordre des choses. Qui de saine d'esprit bouderait le plaisir d'être la personne la plus importante (et la plus riche) de l'Impéria ? Et chacune se sentait remerciée pour la part qu'elle prenait à permettre ce plaisir, par son obéissance aux lois, son zèle au travail, sa participation financière aux fastes du Jardin. Entre Nun et son peuple le courant passait. Il passait d'autant plus qu'à force de sélectionner les Concubins du Trône, la lignée Y Shun avait atteint en Nun des sommets d'élégance. Elle réalisait l'idéal thalien, grande, solide mais élancée, les épaules droites et déliées, l'allure superbe de dignité, le sein orgueilleux, les traits fiers et bien dessinés (pommettes larges et hautes, oeil long, bouche généreuse, maxillaires nets et volontaires), la chair d'un bleu assez clair mais vigoureux, éclatant, précis. Rien d'épaisse ou de mièvre en elle. Ses regards étincelaient, sa lèvre était pleine de nuances. L'excellente sculptrice Ghel l'avait prise comme modèle pour la statue de Déesse qui ornait le nouveau temple d'Azi, beau quartier en expansion de Djezereth, immortalisant ainsi son allure superbe et ses traits parfaits.
28 "La yulhanine l'emporte partout sur l'ayonine." (Rappel) 29 Les yulhanes disent : "On l'elle (la elle) avait rapportée". 30 "... telle que la voulait la tradition", dit la yewhina. 31 "Lui", c'est-à-dire "elle" (issan). 32 "La yulhanine donne sa forme à La neutre." (Rappel)
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