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      Aucune cité, sinon Djezereth, ne pouvait être comparée à Djuran.

      Les ardoises des toits se nuançaient du cobalt à l'outremer et la pierre des murs était couleur de miel.

      L'Ashat, le Temple, dressait ses deux tours carrées tellement percées d'ouverture qu'on les croyait faites de dentelle. Le vent et les oiselles les traversaient. Le Temple ouvrait son haut portail sur une large place au sol de mosaïque, où chantaient huit fontaines. Dans les bassins brillaient les thaleds qu'on y jetait en émettant des souhaits.

      Des rues avec de très larges trottoirs s'étoilaient autour. Les maisons avaient des terrasses où poussaient des arbres en pot, des figuiers. On y vivait beaucoup. Des passerelles, d'où pendaient des capucines, les reliaient, formant un second réseau piétonnier au-dessus des rues.

      Les fenêtres donnaient, à l'arrière, sur des cours, celles de devant, souvent fausses, peintes en trompe-l'oeil avec un grand luxe de fantaisie, reflétaient parfois, à s'y méprendre, le lointain Mont Thaï. D'autres imitaient les croisés ogivales de Tamanarev ou révélaient un charmant ayon en tunique légère qui écartait un rideau et semblait jeter sur les passantes le regard curieux de ses yeux peints, ou s'animaient de nunzi et autres bêtes familières, telles les chattes. Une de ces fresques montrait une ourse habillée en shuntnô (papesse de Tamanarev) et c'était une charge de l'Adhalique Minoyenne. Toutes n'approuvaient pas mais l'oeuvre, étendue, faisait partie du paysage.

      Djuran atteignait cent mille habitantes 33 .

      On y faisait commerce de marchandises venues du monde entier dans trois quartiers autour de celui du Temple, au centre, où tout commerce était interdit. Dans un de ces trois quartiers, Quin, une rue était consacrée aux ayons. Les enimoï alternaient avec les auberges et les ayonshi où l'on échangeait yandaé et enim. On payait en thaleds, en tamuns, en tamarins mais on utilisait aussi le troc.

      Des yandaé transportaient ces marchandises à pied, sur leurs épaules, depuis les pays les plus éloignés. Leurs longues files s'étiraient sur les routes, ouvertes et closes par des yulhanes 1 à cavale 1 , la commerçante 1 et ses aides 1 (en générale ses filles), une ou deux apprivoiseuses, des gardiennes et, souvent, des voyageuses 1 qui avaient demandé à se joindre à une caravane. On eût pu employer des bufflonnes 1 ou d'autres cavales 1 comme bête de trait mais alors l'énergie des yandaé fût restée inemployée et eût été source de troubles...

      On avait les plus grandes difficultés, en 7034, à imaginer que les yandaé pussent être cause de désordre, pussent représenter un danger quelconque. Ils n'étaient que des yandaé ! Et, en deçà, ils n'étaient que des ayons ! Et des ayons de seconde catégorie, pas même sélectionnés pour le sexe qui était la fonction naturelle et la justification du mâle.

      On leur apprenait, dès leurs premiers cercles, quelle était leur place sur le Ter des Yulhanes. Presque chaque mot de leur langue leur enseignait qu'ils étaient des personnes de cette catégorie inférieure, sous-entendue, qui nulle part ne l'emportait. La yulhane était à l'image de Déesse. La forme yulhanine, en grammaire, était générique, l'emportait systématiquement sur la forme ayonine et habillait ayu zenthi, La neutre.

      La louve était une mammifère carnivore de la famille des canidées. Le loup était le mâle de la louve.

      L'ourse était une grande mammifère carnivore au corps lourd et à la fourrure épaisse. L'ours était le mâle de l'ourse.

      La cavale était une quadrupède qui servait à la yulhane de monture (mais non de bête de trait). Le cheval était le mâle de la cavale.

      La guenon était une mammifère à la face glabre, aux pieds et aux mains préhensiles et au cerveau développé. Le singe était le mâle de la guenon.

      Yulhane était : terme générique qui désignait l'espèce yulheïn douée de conscience et d'influence ; personne de cette espèce ; conscience du sexe femelle : yulhanes et ayons; qui est parvenue à l'âge yulhanil : l'enfante devient yulhane. La conscience yulheïn vue du point de vue moral : une brave yulhane.

      L'ayon était l'individu du sexe mâle, le compagnon de la yulhane ; celui qui est ou a été marié.

      La langue que nous traduisons ici, la yewhina, un des plus beaux langages du Ter, reflétait les moeurs, les coutumes, les croyances, la tradition, qui associaient partout le sexe et la forme grammaticale ayonine à ce qui était considérée comme négative. Lin, Uh et Gmô, les trois fils de l'Etendue symbolisaient des finesses négatives, la froide, la sombre, l'humide tandis que leurs soeurs Ayan, Tha et Shû se partageaient les finesses positives, la chaude, la lumineuse, la sèche. Du côté de la forme yulhanine, de la yulhane, on mettait Déesse, la Conscience, la Cièle. Du côté de la forme ayonine, de l'ayon, on mettait le créé, le corps, le Ter.

      On expliquait très simplement que l'ayon, ne pouvant porter d'enfante, restait lui-même une éternelle enfante et, logiquement, on le tenait pour telle, irresponsable et dépendante.


      On ne peut nier que la yulhane préhistorique apprivoisait et sacrifiait la plus grande partie des nouvelle-nées mâles. Mais, quand les moeurs s'adoucirent, parallèlement au déploiement des échanges, ils furent conservés et utilisés aux tâches les plus rudes dont le transport des marchandises.

      C'est à ce tournant qu'on mit un tabou sur la traction animale. Ce n'était qu'en interdisant cette utilisation des bêtes qu'on pouvait justifier la conservation d'un grand nombre de mâles dont on ne pouvait faire des enim (pour la simple raison qu'ils n'étaient pas désirables). Cette modification des moeurs ne se fit pas sans difficultés car beaucoup, conscientes de la tension de la psychosphère que créait une quantité maximale de shin, craignaient pour l'équilibre de leur civilisation.

      Elles disaient que si cinquante pour cent des populations devenaient mâles, la trop-pleine énergétique de l'ensemble ferait basculer la yulhanité dans la sauvagerie et le Ter lui-même dans l'anarchie.

      Elles prédisaient la pire : sacrifices des corps pour détruire les esprits, maladies, folie, surpopulation, famine. Elles pensaient que l'emprise de la génitalité sur les ayons aurait une croissance géométrique, que la copulation deviendrait une obsession majeure, envahirait toute la psychosphère et serait considérée non seulement comme la jouissance majeure mais comme le droit majeur. Elles prévoyaient une ayonisation de l'espèce et, à terme, la victoire de la négative, de l'énergie basse, le shin, sur la positive, l'énergie haute, celle qui venait de Déesse.

      Leurs mises en garde rendirent les yulhanes très attentives. On veilla à ce que les ayons fussent très occupés. On institua peu à peu le mariage qui dispersait les ayons dans les millions de maisons qu'ils entretenaient. On leur confia la garde des enfantes afin qu'ils y usassent leur énergie. Ils n'étaient pas censés se réunir sinon par petits groupes de voisins. Les autres se répartissaient entre les androcées des Nobles Dames, très surveillés et secrets, les enimoï publics, les monastères de frères et ceux qui restaient étaient les yandaé.

      Ces derniers étaient facilement reconnaissables dès l'enfance. Ils étaient violents et cruels. A la puberté, ils manifestaient une excitation sexuelle quasi continuelle. Seuls des efforts physiques soutenus pouvaient épuiser cette trop-pleine d'énergie brute, purement terrestre, sans une once de spiritualité en elle.

      On ne considérait pas ce genre d'ayon comme beaucoup plus que des singes. Mais, comme la yulhane n'usait pas sans respect des bêtes, elle n'imposait pas non plus de mauvais traitements aux yandaé. Simplement ils étaient éduqués dans la connaissance de leur infériorité ; ils travaillaient beaucoup et ne pouvaient espérer satisfaire leur sexualité qu'acceptés par des yulhanes stériles, étendues et considérées comme de moeurs grossières, voire un peu perverses. S'ils manifestaient quelque propension à se révolter les apprivoiseuses intervenaient, apaisaient leurs esprits et parfois, s'ils avaient commis une faute trop grave, les plongeaient dans le coma et les laissaient aux mains des sacrificatrices.

      Les yulhanes n'avaient pas d'état d'âme. Le danger était trop grand de laisser s'exprimer la violence du shin.

      Mais peu à peu le danger s'éloigna. Les yandaé étaient devenus parfaitement soumis. On n'imaginait plus qu'ils pussent être dangereux mais on continuait d'user leurs forces à de longs et durs travaux. Non qu'on crût que c'était une nécessaire histoire de shin mais parce que c'était devenue une habitude, parce qu'économiquement la chose était satisfaisante, parce qu'existait le tabou de ne pas user de bêtes domestiques (en aucune manière). On en arriva à penser que le but principal du travail des yandaé était de ne pas enfreindre ce tabou majeur.

      Et, parce qu'ils étaient utiles et familiers, on montrait de plus en plus de tolérance pour les yandaé, acceptant plus aisément d'en avoir parmi ses fils et de considérer positivement leur brutalité et leur sadisme enfantines car un bon yandaé, capable d'un effort soutenu, plein d'une sorte de rage brute très énergétique, était considéré comme un placement sûr.

      On se louait les services de telle ou telle masse de muscle au front obstiné. Et certaines leur trouvaient même un attrait sexuel, certes marginal et trouble, mais d'autant plus prenant. Et, illégalement, dans les milieux interlopes, mais fortunés et donc tolérés, on organisait des combats de yandaé, des luttes cruelles, vulgaires mais très érotiques pour qui aimait ce genre de stimulation. Les moeurs doucement pourrissaient.

      Et l'on était en 7034 à la fin de cette distance (cette période). On s'était peu à peu enfoncée dans la confiance et cette inconscience d'un danger qui n'avait cessé d'être là ne pouvait que lui permettre de se développer à la lumière. A la lumière mais devant des aveugles !

      Les lutteurs étaient en train de devenir admirables. Une élite de yandaé se créait. On les appelait les shinzhu.


      Les shinzhu disaient que les yandaé épargnaient l'usage des bêtes, que leur fonction était donc noble et respectable. Et les Dames les écoutaient et approuvaient en hochant de la tête. Elles se sentaient justes et tolérantes et admiraient, du coin de l'oeil, des trapèzes, des pectoraux, des biceps, des adducteurs, des jumeaux bien développés, ronds et durs. L'ayon musclé devenait à la mode.

      Des yulhanes continuaient de prêcher la plus grande méfiance et de remettre le tabou dans sa vraie perspective. Elles étaient apprivoiseuses ou prêtresses. Mais la majorité les trouvaient alarmistes et passéistes ("pleinistes"). Les yandaé changeaient doucement de statut et on considérait cela comme un progrès, un adoucissement des moeurs. On pensait atteindre à plus de tolérance.


      Le frère de Lymn, qui avait été échangé contre un autre yandaé, serviteur de Dem, et que Lymn n'avait pas connu car il avait quitté la demeure avant sa naissance, faisait partie de ces shinzhu.

      La yulhane de Limnil qui l'avait, soi-disant, pris à son service domestique repérait en fait les yandaé obéissant aux critères appréciés chez les lutteurs et ce garçon-là (il atteignait quinze cercles quand elle l'avait acquis) lui sembla très prometteur. Elle ne se trompait pas. A vingt-quatre cercles sa réputation avait atteint Djuran où il vivait désormais, rattaché au meilleur enimoï de la ville mais presque indépendant, habitant sa propre maison, quoique donnant les deux tiers de ses gains à sa propriétaire qui le faisait surveiller par une gardienne à sa solde, organisait ses combats et les "rencontres intimes" qui les suivaient.

      Un yandaé devait appartenir à quelqu'une, comme tout ayon d'ailleurs, et comme les autres, ne devenait "libre" qu'en rentrant dans les ordres. Mais, dans cette société qui leur offrait peu de choix, les shinzhu jouissaient finalement d'un sort à part.

      Ils symbolisaient certes le vice ; ils sentaient le sexe et la perversion mais ils fascinaient et impressionnaient. Non seulement leur rareté et leur nouveauté leur donnaient de la valeur mais ils bénéficiaient personnellement des largesses de leurs clientes huppées. Même si leur propriétaire se gardait la part de la lionne, ils étaient riches, plus que de nombreuses yulhanes. Ces biens, certes, étaient gérés par des yulhanes, lourdement taxés et ne pouvaient pas être transmis mais ils en avaient la jouissance.

      Ils possédaient non seulement des vêtements, des meubles, des bijoux mais des maisons et des ters et avaient d'autres yandaé à leur service. Certains adoptaient discrètement des garçons qui ne pouvaient hériter d'eux mais qu'ils pouvaient élever dans le luxe, éduquer avec raffinement et céder à des androcées. Ces jeunes fils demeuraient attachés à leur "père" et ainsi les shinzhu tenaient-ils des réseaux, encore secrets mais déjà opérants : ils s'infiltraient.

      La hiérarchie Adhalique et les Dames du Yi pestaient mais aucune opinion ne se laissait alerter aussi se contentaient-elles de s'informer, d'observer, d'attendre avec méfiance et, parfois, colère contre la légèreté des Nobles Dames.

      "Le beau muscle fait s'agiter un couteau" disait un proverbe millénaire qu'on connaissait encore mais qui semblait totalement dépassé, appartenir à la plénitude compacte des espaces révolus qu'aucune vacuité ne pouvait plus aérer et remettre en mouvement.

      Et, certes, les lutteurs, les shinzhu, n'avaient pas de mauvaises intentions. Ils n'étaient que des personnes, encore peu nombreuses, encore en marge, qui cherchaient à faire reconnaître leur identité, des personnes sincères qui idéalisaient leur fonction et se croyaient victimes d'une injustice, d'un préjugé.

      Ils se sentaient modernes, progressistes. Ils voyaient la vacuité riante s'ouvrir devant eux, riche d'espoir, et rêvaient des lointaines "prairies de toutes les possibilités" où ils seraient les égaux des yulhanes, comme ils voulaient croire que Déesse en avait le projet, même si l'ayon n'avait, toute d'abord, été tiré que d'un orteil de la yulhane, même s'il avait à la base trop de shin, même si son naturel était du Ter et de l'Ombre, même si la Diablesse le dominait, même s'il ne portait pas la yulhanité dans son ventre, même si - lui-même l'admettait - il n'aimait pas ses semblables (son propre sexe) et les considérait dans l'ensemble comme plutôt superficiels, suivistes et stupides !

      Les shinzhu créaient cette révolution souterraine qui consistait à croire, contre toute évidence, en l'ayon ! C'était tellement contre l'évidence qu'on se contentait d'en sourire comme on accorde à une enfante un caprice inepte. On en souriait d'autant plus que les shinzhu apparaissaient comme très ayonin, c'est-à-dire très sexe.

      Vulgairement les yulhanes disent "serrer", "presser" (shirzin), c'est-à-dire à la fois prendre son plaisir de l'autre sexe et duper, rouler quelqu'une. Le sexe ayonin était celui qui se faisait serrer, ainsi la yulhane voyait-elle et vivait-elle les choses. Et parce qu'elle les expérimentait telles, elle élevait ses fils en ce sens. Et les fils admettaient pour vraies les impressions qu'ils ressentaient et les réalités qui les entouraient.

      Leurs petites tuniques étaient sexy. On les prenait sur les genoux consciente de tenir les petits sexes de l'espèce, les bourgeons clos, les fruits acides.

      On leur apprenait à être des tentations et que leur rôle serait de s'offrir plus ou moins passifs aux attentes de leur future Dame, épouse ou cliente. De part leur naturel très sexué les adolescents avaient de faciles érections. On aidait les ayons plus étendus d'herbes aphrodisiaques ou on les laissait à leur impuissance selon qu'ils étaient bien conservés ou non, qu'ils avaient quelque charme de conversation, quelque piquant, quelque don de société ou s'ils n'avaient eu pour intérêt que leur fraîcheur, leur virginité, leur naïveté.

      Ces rapports étaient acceptés par toutes, y comprise les ayons eux-mêmes. On était incapable de voir, dans un tel contexte, l'ayonité autrement que sexuelle. Si bien que la force physique elle-même était vue non comme un danger mais comme une forme nouvelle, à la mode, de la séduction de l'universel ayonin.



      Le frère de Lymn s'appelait Uhyev.

      Pour un shinzhu sa taille et sa masse musculaire restaient dans la moyenne mais ses yeux étaient remarquablement petits et enfoncés sous un front bas, ses oreilles minuscules se collaient à son crâne étroit et pointu et sa nuque massive semblait invulnérable, extrêmement "opaque", insensible à toute influence. Parfois son regard luisait d'une grande haine mais, en générale, il cachait ce sentiment très profondément et ses yeux savaient rester neutres.

      Ce talent pour dissimuler était son trait le plus remarquable. Son sort et la conscience qu'il en avait l'avaient obligé d'aussi loin qu'il se souvenait à mettre un masque. Son naturel, durant l'enfance, son attirance pour les exercices brutaux, son orgueil, en avaient fait l'objet du mépris et des moqueries des filles sous l'oeil complice des adultes indulgentes.

      Pour toutes, enfantes et adultes, l'infériorité de l'ayon était patente. Par essence, les jeux soumis et bébêtes des futurs enim étaient ridicules. Par essence, les altercations des futurs yandaé étaient ridicules.

      Les activités nobles, prestigieuses, dignes de ce nom, c'étaient celles des yulhanes. Les fillettes jouaient à l'apprivoiseuse, à la Noble Dame, à la zenièh de la Consoeurie Zenoï, à l'ushanli... Elles étaient voyageuses, prêtresses, Mère de Famille, sacrificatrices... Elles appartenaient au Conseil de l'Impéria ; en bonnes adhaliques thaliennes elles défiaient la Shuntnô de la Tour ; elles montaient à cavale, guides de grandes caravanes et traversaient les Yévéhés, elles trouvaient une asheïa, la plus étendue du Ter ; elles devenaient riches et célèbres... Et leurs imaginations leur offraient une vie passionnante.

      La place des ayons était mince dans ces jeux prestigieux. Parfois une "Impératrice" admettait quelques uns d'entre eux pour faire l'androcée. Ou alors une grosse commerçante menait une petite troupe de yandaé. Ou encore une Dame ordonnait à son ayon d'emporter une nouvelle-née hurlante qui la dérangeait dans ses importantes activités.

      Mais c'était toute. En générale, on refusait aux garçons de participer aux jeux. Qu'ils s'amusent entre eux à leurs bêtises !

      Ce mépris ! Uhyev avait perçu une telle quantité de ce mépris, si noir, si lourd qu'il en avait conservé de quoi nourrir le feu de sa haine une vie entière !


      Quoiqu'il souffrît d'une manière épouvantable de rester assis, sans mouvement autre que celui des yeux, observant le maître d'école, et de la main traçant des signes sur du parchemin souvent gratté, il décida vers les huit cercles d'étudier sérieusement.

      Il pensait naïvement que l'étude le sauverait du mépris. Il avait confiance dans l'enseignement de son maître. Il se souvenait de lui comme d'un ayon paisible et bienveillant. Il retransmettait les lois de la parole, un savoir mûri par l'étendue, absolu. Il avait la tranquille certitude de celles qui servent, sachant ce qui est juste et vraie... Frère de l'ordre des djaïn, un ordre qui se consacrait en partie à des écoles pour les enfantes des deux sexes des classes défavorisées de l'Impéria, il dégageait de la bonté. Et Uhyev croyait encore que la bonté était une bonne guide.

      Uhyev changeait. Il cessait de se battre et de s'agiter. Il étudiait. On commençait à penser qu'il ne serait pas yandaé, après toute, qu'il rentrerait dans les ordres.

      Puis la Règle apparut dans la bouche du maître. Absolue. Sans exception.

      - La yulhanine l'emporte partout sur l'ayonine, dit le maître.

      La yulhanine... partout... Sans aucune exception !

      La yulhane était yulhanine. La fille était yulhanine. Elle l'emportait. Partout.

      L'ayon était ayonin. Le garçon, ayonin. L'ayonine ne l'emportait nulle part !

      Et tout espoir disparut du front d'Uhyev.

      Il fut essoré jusqu'au creux de son estomac. Aucune goutte ne demeura dans son corps asséché.

      La condamnation était sans appel. Il était un garçon et, en tant que tel, la défaite lui appartenait. Rien d'autre. En aucun lieu il ne gagnerait. Seules les filles gagnaient. C'était la Loi, la Loi du Verbe, quelque chose qu'on ne peut combattre.

      Le Verbe venait de grandes et austères profondeurs. Uhyev avait imaginé les penseuses du Verbe, aréopage de sévères yulhanes discutant en détail chaque règle et chacune de ses exceptions. Il avait adoré la grammaire comme une science, juste, vraie, sérieusement conçue par des personnes sages qu'on pouvait suivre aveuglément, que le maître, si bienveillant, suivait aveuglément.

      Et ce Verbe affirmait que le garçon - sans exception aucune - ne l'emportait nulle part ! Ce Verbe l'annihilait, l'écrasait, l'anéantissait, le détruisait totalement.

      Il eut pourtant une ultime révolte franche. Il cria : "Et pourquoi ? - Pourquoi quoi ? - Pourquoi la yulhanine l'emporte-t'elle partout ? - Parce que c'est comme ça ! dit le maître. - Parce qu'on est les plus subtiles ! s'esclaffèrent les filles. - Taisez-vous ! dit le maître. C'est comme ça, répéta-t'il, c'est la règle."

      Uhyev est tout gonflé d'un grand cri : "Je ne suis pas d'accord!" hurle sa pensée. Mais il la garde. Elle ne passe pas ses lèvres. Il est violet de confusion, pris par ce combat intérieur, cette lutte pour empêcher le hurlement. Et les enfantes continuent de rire : "On est les plus fines ! On est les plus subtiles !", de rire et de se moquer du grossier garçon, du futur minable yandaé, de celui qui n'est pas une vraie yulhane, une vraie représentante de l'espèce (sublime, grandiose espèce!), cette espèce qui s'appelle LA yulhane (et non l'ayon. "Ah, ah ! Imaginez qu'on nous appelle l'ayon ! Complètement ridicule!"). La yulhane c'est elle ! La yulhane c'est la fille. Et lui - lui ! - Uhyev il n'est rien, absolument rien, de la crotte, de la boue, de la merde... Il a perdu toute possibilité de confiance en soi, le petit Uhyev. Seule reste la haine, le refus. Non ! Non et non ! Pas d'accord. C'est comme ça mais je ne suis pas d'accord.

      Et il ne travaille plus à l'école. Il n'apprend plus rien. Il refuse énergiquement de s'arranger, de devenir coquet et artificiel, emprunté comme un bon petit enim en herbe. Il préfère encore faire partie de la lie, devenir yandaé. Il est une déjection. Il veut l'être jusqu'au bout. Il serre les dents. Il voile son regard. Il cache sa rage. Il se soumet. Il se vautre dans l'obéissance. Il ne comprend que les ordres les plus ter à ter. Il n'aime que les activités les plus physiques. Même les plus dégoûtantes. Il transporte des ordures. Il enterre des charognes. Il sonde des mares vaseuses. Et il répond par des grognements. Il ne cuit presque pas sa viande. Il veut dormir dehors même quand il fait froid. Il ne se lave que contraint et forcé. Il a treize, quatorze cercles, Dem n'a pas encore réussi à l'échanger. On loue ses services pour les sales tâches mais nulle ne veut chez soi de cette bête sauvage qui grogne et sent mauvais.

      Puis il a quinze cercles et, soudain, il arrête de s'agiter, de manger. Il dit : "Je ne suis pas malade" et il va travailler avec bonne volonté mais l'énergie quitte ses membres.

      On le retrouve comme stupéfié, sans regard, immobile, avachi, muet. On le nourrit de force. Les aliments restent dans sa bouche en bouillie longuement mâchée. On appelle la doctoresse de la Famille. C'est la soeur de la future propriétaire d'Uhyev, celle qui sélectionne des shinzhu. Elle a vu des shinzhu dans son enimoï. Elle observe Uhyev à la dérobée. Elle lit cette haine qui surgit, comme un éclair bref, quand il ne se croit pas regardé. Elle décrypte l'obstination du front têtu, le côté très ter à ter des petites oreilles plaquées, la pression des maxillaires extrêmement serrés... Et elle écrit à sa soeur, Ethav. Qui vient. Qui l'échange contre un yandaé ordinaire (celui que nous avons vu au pied de la cabane de Dem) et un cent de thaleds, un prix inespéré. Et Uhyev quitte sa Famille et part pour Limnil. Il mange. Il dort. Il s'entraîne. Il va pouvoir se battre contre un autre ayon. Un combat avec des règles. Un combat regardé, apprécié. Il va gagner de nombreux thaleds. Il va accroître sa puissance et... se venger.


      La laideur d'Uhyev apparaissait comme beauté aux yeux de Thin Y Shun, une tante de l'Impératrice, qui vivait à Djuran, possédait un quart de Djuran et de ses ters.

      Elle trouvait dense sa petite tête, attendrissantes ses oreilles menues, voyait du charme au front court, aux yeux enfoncés, aimait les noeuds serrés de ses maxillaires, son nez mince et droit, sa bouche sinueuse. Elle trouvait les critères traditionnels de la beauté ayonine mièvres et n'aimait pas les traits mous, les épaules grasses, les ventres ronds qui plaisaient ailleurs. Les jeunes fils aux charmes acides ne l'attiraient plus. Elle avait trop usé de leur niaiserie de bonbons vivants.

      C'était une yulhane puissante, une Y Shun, une yulhane intelligente et sans idéal autre que le vouloir. Elle voulait quasiment à la folie telle ou telle chose, au fil de son expansion, et n'avait de cesse de l'obtenir sans aucune considération de morale. Cette volonté la tournait constamment vers deux obsessions majeures : les ayons et l'argent. Toute possibilité d'acquérir un nouveau bien à faire fructifier et de posséder un nouvel ayon, la jetait dans l'action. Alors elle vivait. Si aucun ayon, aucun objet, ne la tentait elle mourait d'ennui, morose, errante.

      Et là, Thin Y Shun, voulait Uhyev. Non pas juste le goûter pour un nuit (Elle l'avait déjà serré et çela lui avait coûté un joli petit tas de thaleds !) mais le racheter.

      Ethav, hélas, ne veut pas vendre.

      Elle n'accepte aucune offre.

      Thin Y Shun a déjà proposé une somme inouïe. On en parle dans certains milieux. On s'étonne. On s'exclame. C'est un scandale que l'Impératrice ne va pas tarder à connaître. Et pourtant rien. Ethav ne cède pas. Elle tient à Uhyev. Le sentiment ne peut être mesuré en thaleds. Thin Y Shun n'en croit pas un mot. Mais elle ne devine pas ce que désire Ethav. Elle attend qu'elle se décide à le lui dire. Elle s'impatiente. Elle exhorte : "Faites votre prix. C'est le mien d'avance. Vous aurez ce que vous voudrez !" La propriétaire hoche la tête, navrée : "Je regrette tellement de ne pas pouvoir vous satisfaire. J'ai d'autres yandaé. Très bien. Meilleurs mêmes. Ils sont à vous. Je vous les donne. En gage de ma bonne foi. Je ne veux rien. Rien. Juste garder Uhyev qui est comme mon fils. J'y suis attachée. Neuf cercles qu'il m'appartient et pas une contrariété. Je croirais vendre mon foie !"

      Hypocrisie ! Que voulait-elle ? Un domaine ? Un château ? Une charge ? Une recommandation ? Participer à une cérémonie du Palais à la place d'honneur ? Elle pourrait lui offrir un quesh avec tous ses bons frères et d'énormes revenus ! Elle possédait des asheïa très rares, des peintures, des sculptures sublimes, des joyaux superbes, des demeures adorables, meublées avec raffinement. Elle était riche ! Elle avait de l'influence en tant qu'Y Shun. Que voulait Ethav ?

      Finalement Thin Y Shun dit : "Ma patience a assez duré" pleine d'une franche menace qui était ce point de frustration où Ethav voulait la conduire. Elle répondit enfin : "Je veux rencontrer la Shôdoran." Elle ajouta : "En particulière. Pour une entrevue. Pas à la volée."

      La Shôdoran, la Shôdoran qui se mourait (une Y Shun le savait), la Papesse de l'Adhalique. Elle ne pouvait pas dire à cette propriétaire d'enimoï que Li la Cinquantième agonisait. Mais qu'importe. Celle-là ou la prochaine... Une Shôdoran ne se rencontrait pas comme cela, Thin elle-même ne l'avait nulle part rencontrée. Elle fallait franchir de nombreuses barrières. Les Asni étaient aussi puissantes que de très Grandes Dames. La Shôdoran était l'égale de l'Impératrice. Les enimoï, certes, faisaient partie des moeurs mais tenancière de cette sorte de commerce n'était pas spécialement la plus admirée et honorable fonction. Et celui-là !... avec ses shinzhu encore guère entrés dans les habitudes. Quand on savait à quel point l'Adhalique tenait aux traditions ! Impossible !

      - Impossible ! jeta-t'elle à la face de son interlocutrice qui prit aussitôt un air navré mais sournois. "Dans ce cas... On ne peut rien faire. Je l'accepte de bon coeur. C'était la seule possibilité mais je suis heureuse qu'elle échoue. Ainsi Uhyev reste avec moi. C'est parfaite..."

      Vaincue, Thin Y Shun dit :

      - Je ferai toute ce qui sera possible.


      Et sa volonté se banda dans cette direction : l'Ashat Nin de Djezereth.

       


      33 "La yulhanine est générique." (Rappel)