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      Shad boudait.

      Il avait réalisé au cours du nuit que s'il était échangé à Limnil, il devrait vivre au pays de Thod, certes très beau et estimé, avec son Mont Thaï où se trouvait la Yeddhu de la Djetharat, le plus grand but de pèlerinage de Thal et même du Ter, où Djuran passait pour une cité opulente et superbe... mais il savait aussi que Thod était un pays montagneux et froid et que les Thodaïns, depuis trois spirales seulement dans l'Impéria, demeuraient aux yeux d'une majorité de yulhanes des sortes d'étrangères au caractère renfermé, aux coutumes un peu bizarres et à l'orgueil désagréable.

      Il se plaisait à l'enimoï du Lac Bleu, région plaisante et douce, où il apprenait son métier d'ayon dans une atmosphère gaie, ludique, légère, où il avait des amis, un principalement, un ami de coeur et de lit, Yssen.

      A l'aube, il avait attendu Yani devant l'enimoï, enveloppé d'une longue cape brune, le visage caché par un grand capuchon et, dès que sa soeur était arrivée, il lui avait tendu la bourse aux vives couleurs qu'elle lui avait donnée.

      - Tu as parlé ? avait demandé d'un ton assez rude l'apprivoiseuse.

      - Seulement à une personne.

      - Qui ?

      - Mon meilleur ami... Je lui ai demandé le silence.

      - Hum... Le silence d'un ayon... Vous donnez la preuve de ce que vaut la discrétion d'un ayon !

      Elle arracha presque la bourse des mains de Shad et lui ordonna de la suivre. Elle loua une cavale, prit son frère en croupe et, sans égard pour son inexpérience, partit à un fort galop sur la route de Limnil encore déserte. Shad s'accrocha à ses épaules.

      Quelques raïnê (une raïnê fait environ trois kilomètres) plus loin, il commença à sentir son postérieur, habitué aux moelleux coussins, s'endolorir. Il n'avait pas dormi du nuit, gémissant et pleurant dans les bras d'Yssen, imaginant avec lui quelque ruse absurde ou quelque coïncidence merveilleuse qui leur permissent de se retrouver et il finit par s'abandonner à un mauvais sommeil inquiet, s'agrippant à Yani, pesant sur son dos, craignant de tomber et de se briser les os.

      La mauvaise humeur de Yani passa comme un orage de belle saison. Quand elle décida de faire halte, pour manger un peu, toute sa rondeur, sa jovialité naturelles réapparurent.

      Shad émergea, pâteux, boudeur, rompu. Son capuchon avait glissé pendant son pénible sommeil. Sa petite mine pâle et chiffonnée apitoya Yani. Elle lui rendit la bourse colorée comme on tend un jouet pour consoler une enfante. Shad s'en empara, le regard rancunier, grommelant des paroles indistinctes.

      - Que dites-vous ? fit Yani.

      Il éclata, jeta la bourse au sol :

      - Je me moque de ce truc !

      Ses yeux s'emplirent de larmes. Il hoqueta, jeta sa cape :

      - Nulle part ! Nulle part je le reverrai !

      Il se laissa tomber sur l'herbe du bord de la route, s'affaissa sur lui-même, un masque de tragédie sur le visage.

      - Allons... allons... chantonna sa soeur gênée.

      Un court intervalle, elle ne vit plus, en Shad, le frère mais seulement l'enim.

      Depuis quatre cercles qu'il avait quitté l'école et était entré à l'enimoï, Shad, sans qu'elle s'en aperçût vraiment, était devenu un jeune fils charmant. Il avait le type même de l'enim idéal selon les critères thaliens, petit et mince, le col long, les épaules droites, la poitrine joliment évasée, comme un éventail, la hanche étroite à l'os délicat, la jambe bien galbée. Il frissonnait dans sa tunique légère et le fin duvet de ses membres se hérissa.

      Yani, troublée, ramassa la cape et la lui tendit. Il la chiffonna en boule, la serra contre lui puis la rejeta. Son visage aux yeux baissés avait un menton pointu. La nette et pure ossature se précisait sous les traits encore flous d'enfance. Il n'était pas maquillé mais sa bouche avait une rondeur de fruit.

      Ouvrant les paupières, il regarda sa soeur de ses prunelles dorées que les larmes avaient rendues transparentes.

      Ce qu'il vit dans les yeux de Yani - cette expression qu'il connaissait depuis un ou deux cercles et appréciait - lui redonna courage. Il leva les bras, ramenant ses longues boucles rousses, épaisses derrière sa tête, les tordant en un chignon éphémère, puis les laissa retomber et le pan de sa tunique glissa un peu de son épaule, dénudant un délicat mamelon d'un bleu un peu plus soutenu que sa chair azurée.

      Il ne semblait pas s'en apercevoir, comme trop innocent pour connaître la pudeur.

      Son oeil se fit implorant.

      - Je vous en prie, ma soeur ! Je ne veux pas quitter la Famille!

      Yani le gronda, noyant son trouble dans un flot de paroles, avec le ton d'une mère à son enfante. Il devait être raisonnable. Tous les enim devaient quitter leur Famille. C'était partout pareille. A Limnil ou peut-être même à Djuran, il retrouverait un bon enimoï et des amis. Elle sourit. Elle dit :

      - A ton étendue, on se fait vite des amis.

      Elle l'assura qu'elle veillerait à ce qu'il soit bien installé, qu'elle resterait en contact avec lui, qu'elle viendrait même le voir, qu'il pourrait écrire à l'enimoï du Lac Bleu, à son meilleur ami...

      - Ma soeur, s'exclama Shad, pourrai-je revoir Yssen ?

      Yani en doutait, car ça n'était pas la coutume de favoriser les contacts entre les enimoï, mais elle voulut rendre à Shad sa joie de vivre :

      - Tu le reverras.

      Elle ne voyait pas grand mal à ce mensonge, persuadée que, dans sa légèreté d'ayon, Shad oublierait vite son ami de coeur pour un autre et, au préalable, s'en consolerait de quelques colifichets. Elle se promit de lui acheter une nouvelle tunique, des sandales à Limnil et de veiller à ce qu'il soit pris par un enimoï de bonne réputation.

      Elle songea encore qu'elle avait eu raison d'attendre, que Shad avait trop de valeur pour un petit enimoï de Famille. Il était même assez beau pour faire partie de l'androcée d'une Dame, se rendait-elle compte. Elle caressait cette idée tandis que Shad retrouvait des couleurs, croyant en l'affirmation de Yani, imaginant déjà sa prochaine rencontre avec Yssen sous les couleurs les plus gaies.

      Lui et Yssen, dans un enimoï merveilleux, dans un salon !

      Il se voyait bien habillé, d'une tunique et d'une cape splendides, entouré de beaux objets, recevant son ami et lisant l'admiration dans son regard.

      Ainsi toutes deux, chacune perdue dans ses projections imaginaires, se mirent à manger, en silence, des galettes et des fruits secs.

      Autour d'elles, la campagne se dorait. Les rayons de la soleille traversaient l'arbre où Shad s'appuyait, jouaient dans l'herbe, à ses pieds, et sur la longue robe orangée de Yani. La chaleur montait. Les oiselles commençaient à abandonner leurs chants.

      On entendait le vent froisser les feuilles et des cigales se mirent à émettre leur rythme simple, au son agréable et rafraîchissant.


      Elles arrivèrent à Limnil dans la soirée, n'ayant guère échangé de paroles toute la journée.

      Yani avait fini par se persuader que Shad trouverait place dans un androcée, que la Dame qui l'obtiendrait deviendrait une bonne relation pour elle et lui permettrait de rencontrer (même si l'asheïa se révélait sans valeur) de ces personnalités de l'Adhalique dont elle espérait une réponse autorisée à ses questions d'ordre spirituel.

      Elle ne distinguait déjà plus entre l'imagination et l'intuition et croyait, en ayant décidé de conduire Shad à l'enimeyè de Thod, avoir obéi à un pressentiment d'apprivoiseuse.

      Quant à Shad, il continuait de se voir dans un enimoï, le meilleur de Djuran, devenu l'Enim, le premier, le Père Fetilisateur, respecté, honoré, écouté, arrivant à obtenir l'intégration d'Yssen et retrouvant leurs joies, leurs caresses, leurs amours dans un environnement plus prestigieux.

      Il avait entendu parler des grands courtisans, ceux qu'une Grande Dame voulait pour elle seule, rachetait à l'enimoï et installait dans une belle demeure particulière mais il n'osait pas encore s'identifier à ce rôle trop sublime.

      Il savait qu'à Djuran vivait le célèbre Erthen, certes très étendu, ayant peut-être cinquante cercles, mais qui avait été entretenu sur un pied exceptionnellement grand par une Y Shun, une soeur ou une cousine de l'Impératrice, il ne savait pas exactement, mais quelqu'une de très très noble et richissime. Il s'imagina le rencontrer (par hasard, par une superbe coïncidence), lui plaire et devenir son confident. Il se vit rapporter ces confidences à Yssen.

      A chaque raïnê, son prestige aux yeux de son ami augmentait et il en était à craindre qu'il en devint envieux, que leur amour s'en ressente... quand elles atteignirent Limnil la Rouge, la Sévère, au pied des Yévéhés.

      Et là, rien ne se passa comme la yulhane et le jeune fils l'avaient imaginé et cru prévoir.


      Le nuit tombait quand elles entrèrent dans une auberge, au début de la route de Djuat, où Yani était déjà venue deux ou trois fois. Non seulement l'enimeyè ne se tenait pas loin, dans le même quartier de la périphérie, mais elle serait dans la bonne direction pour se rendre au quesh de Djuat, une fois Shad casé.

      Yani demanda une chambre avec deux lits et un souper pour son frère et elle. Shad avait dégagé son capuchon, désormais à l'abri de trop de regards inconnus, et la tenancière, après lui avoir jeté un coup d'oeil appréciateur mais pas trop insistant (elle savait, en bonne commerçante, se tenir), avait fait compliment à sa cliente de la grâce du jeune fils.

      Selon le rituel encore d'actualité des civilités, Yani avait répondu que Shad était maigre et sans beauté, qu'on osait à peine le présenter au prestigieux enimeyè de Thod... La patronne de l'auberge s'était écriée qu'elle n'avait vu, en aucun endroit, de puceau si accompli, quoiqu'on pût admettre que la taille n'était pas suffisamment déliée... Yani mit alors l'accent sur l'abondance des boucles rousses qui compensait, malgré toute, la laideur de son frère.

      Ces salamalecs durèrent autant qu'ils les amusèrent, jusqu'à ce qu'elles en arrivent à un moyen terme qui permît à Yani de connaître la "cote" de Shad, d'après une habituée, vivant près du lieu de l'enimeyè, et voyant beaucoup de clientes, une cote satisfaisante (meilleure qu'elle l'avait espérée, avant de se laisser emporter par l'imaginaire et de le voir dans un androcée). C'était là trop rêver mais il était digne d'avoir salon à Limnil, avec un peu de travail, évidemment.

      Son grand délire d'ambition un peu refroidi (pas de Dame, pas d'androcée prestigieux) mais certaine, après cet avis expérimenté, de trouver preneuse à la capitale de Thod, plus satisfaisante que les simples Collines, elle se désintéressa du sort de Shad, tout tracé, et reporta son attention vers l'asheïa à laquelle elle avait peu pensé au cours du voyage.

      Quant à Shad, il comprit qu'on le jugeait capable de décrocher un salon et cela allait dans le sens de ses désirs. Il voyait Limnil comme un tremplin pour Djuran. Aussi ne boudait-il plus et se croyait exaucé.


      Elles dînaient d'une soupe épaisse et de galettes.

      Yani tripotait l'asheïa pendue par son cordon à son cou sans la regarder pourtant. Quand elles furent rassasiées, l'apprivoiseuse demanda un verre de somalin et fuma une petite pipe de yuan, une herbe à l'odeur moelleuse, l'air rêveur, régulièrement pressant et tournant l'asheïa, regardant les deux signes et se demandant encore ce que signifiait le premier.

      A un froissement, une ombre qui bleuit son assiette blanche, vide, Yani sentit une présence derrière son épaule.

      La yulhane qui s'était arrêtée là, qu'elle détailla en tournant la tête, était vêtue avec recherche d'une robe d'épais velours vert lustré. Elle révélait indéniablement sa noblesse par les divers insignes de son rang, par sa prestance dédaigneuse et sa confiance en soi.

      Une apprivoiseuse, même visiblement de Famille perdue, n'était pas n'importe quelle personne et, malgré sa morgue de race, la Noble Dame s'adressa à Yani avec politesse et selon les termes anciens :

      - La Datchun Haï me permet-elle de partager avec elle un verre de somalin ?

      Yani s'empressa d'accepter par une autre formule encore plus respectueuse et la Dame prit place, sans paraître remarquer la présence de Shad autrement que par un regard rapide, coulé entre les cils. Sans aller jusqu'à rabattre son capuchon sur son visage, Shad resserra la cape autour de ses épaules presque nues et commença à étudier ses poses, à prendre cet air doux et virginal qui plaisait.

      Mais la Dame ne s'intéressa pas à lui. Elle commanda à l'aubergiste un flacon de son meilleur somalin de Tamanarev, le goûta, l'approuva, en but la moitié avec Yani, lui demanda d'où elle venait puis, Yani ayant répondu, posa quelques questions d'ordre général sur le Lac Bleu. Finalement, elle expliqua, esquissant un geste vers le buste de Yani :

      - Vous avez là un objet que j'aimerais regarder de plus près.

      Yani, que le somalin rendait plus audacieuse, osa s'étonner que l'attention de la Dame eût été attirée par une chose aussi humble et peu visible.

      - C'est là que vous faites erreur, reprit la Noble Dame. Permettez !

      Elle tendit une main longue et sèche. Yani détacha l'asheïa de son cou. L'autre la prit, la fit jouer un court intervalle entre ses doigts jusqu'à ce qu'elle accroche la lumière et émette un rayonnement argenté.

      L'apprivoiseuse du Lac Bleu s'étonna de n'avoir, quant à elle, encore rien remarqué.

      - C'est en raison de l'éclairage que nous avons ici, répondit la Dame. Il convient apparemment. J'ai vu, depuis l'escalier, cet éclat d'argent qui ne ressemble à aucun autre et j'ai immédiatement reconnu du yeddan.

      Une exclamation étouffée lui fit tourner brièvement la tête vers Shad. Le jeune fils connaissait la valeur de ce très rare minerai qu'on trouvait en un seul lieu au monde, dans le défilé d'Yssad, près de la Yeddhu de la Djetharat. Un objet de valeur échangé contre une bourse ridicule...

      Mais la Dame avait détourné le regard, fixait l'asheïa et la tournait dans la lumière que projetaient les lampes à huile de lhassi.

      Elle dit :

      - L'huile de lhassi n'est utilisée, comme combustible, qu'au pays de Thod où nous avons beaucoup de ces petites mammifères. Vous ne pourriez pas voir briller le yeddan dans la roche sous une autre lumière.

      Elle se tut, savourant son somalin, puis jeta comme une conclusion :

      - Ceci pèse peut-être deux sadoï et je vous en offre quarante mille thaleds, ce qui est au-dessus du cours officiel. (On entendit du côté de Shad une sorte de glapissement d'agonie.) La Dame tenait l'asheïa dans sa paume ouverte et l'on sentait qu'elle n'attendait que l'acceptation de Yani pour refermer définitivement ses doigts dessus. Mais l'apprivoiseuse fit d'un ton hésitant :

      - Mais... elle y a une inscription... sur l'autre face. Un signe inconnu...

      Avec un froncement de sourcil, prenant un air de bonne volonté, la Dame fit pivoter la pierre, regarda les idéogrammes, puis jeta :

      - Tuya Souveraine Shadulha. Où voyez-vous un signe inconnu ?

      Les joues de Yani devinrent violettes de confusion.

      - Je... Tuya...

      La Dame eut un insultant rire franc :

      - C'est le lieu de fabrication. Tuya est un hameau au bord de l'Yssad. C'est là que la sculptrice a gravé son asheïa (elle eut une expression de mépris), une oeuvre bien médiocre.

      Yani accepta avec reconnaissance l'offre de cette Noble Dame. Eût-elle été quatre fois inférieure qu'elle l'eût reçue, soulagée de n'avoir pas montré à Sedeïn cette asheïa, sans valeur autre que de matière, et de ne pas s'être ridiculisée aux yeux de son amie, ce qu'elle avait craint dans ses hésitations premières.

      Shad pensait : "Quarante mille thaleds !" dix fois, vingt fois, stupéfié par cette somme qui lui semblait énorme. Elle n'était d'ailleurs pas négligeable. Elle pouvait permettre d'acheter une petite demeure ou une charge. De Shad, l'acheteuse des Collines n'avait proposé que deux mille thaleds, en sus du travail des yandaé. Avec le prix de l'asheïa, on aurait pu s'offrir un enimoï de Famille !

      La Dame se dit pressée, n'ayant projeté que de dîner à l'auberge, étant attendue ailleurs pour la soirée. Elle fit un signe à une des personnes de sa suite (quatre yulhanes se restaurant plus loin) qui lui remit une bourse bien remplie de pièces d'or. Elle en compta quarante à Yani qui, assez éberluée, empilait, la tête ailleurs, sans réaliser, se demandant si elle irait malgré toute voir Sedeïn ou si elle remettrait cette expédition...

      Shad osa parler sans qu'on l'y invite expressément :

      - Ma soeur, serrez donc ces pièces dans votre adon (ceinture à poches qu'on met en voyage) de peur qu'elles ne roulent.

      Et, en effet, une des piles menaçait de s'effondrer.

      Yani obéit sans paraître remarquer la malséance de son frère.

      La Dame dit, jetant son second bref coup d'oeil à Shad :

      - Voici un jeune fils raisonnable.

      Comme elle avait par là manifesté l'avoir vu, Yani répondit :

      - C'est mon frère. Je suis venue l'échanger à l'enimeyè. Il a dépassé ses quatorze cercles et est formé, depuis quatre, à l'enimoï du Lac Bleu.

      La Dame approuva tandis que l'apprivoiseuse enfilait les thaleds dans l'ouverture de l'adon dont elle avait défait la boucle.

      - Il est charmant. Allez plutôt voir de ma part Shulan Deï, au 3, rue des Arches. Elle s'occupe de placer les jeunes fils de bonne famille et quelques autres...

      C'était flatteuse. Les fils des Dames allaient dans les androcées et ceux qu'on acceptait de placer ne pouvaient donc qu'être choisi pour un enimoï de type privé.

      Shad retrouva le sourire.

      La Dame salua et ce n'est que lorsqu'elle fut sortie que Yani réalisa qu'elle ignorait son nom, qu'elle n'avait pas même étudié sa mine et ne conservait d'elle qu'une image de prestance et d'orgueil, de quelqu'une de richement habillée, arborant le shatzaï et l'aïfu des Nobles Dames : mais elle ne savait comment lire les signes compliqués de l'un et les dessins vivement colorés de l'autre.

      L'aubergiste ne put la renseigner sur l'identité de la personne mais dit que l'aïfu portait l'aiglonne de Sun, la capitale de Tamanarev. Et Yani se rendit seulement compte alors qu'elle avait enregistré la peau verte de son interlocutrice ; et l'image de mains longues, sèches, un doigt orné d'un anneau rouge épais, lui revint en mémoire. Des mains couleurs d'émeraude.

      Un serveur, un yandaé à la mine éveillée, s'excusa de prendre la parole et d'avoir entendu la conversation (il décorait un plateau à deux pas, en effet) mais il croyait avoir vu les quatre bandeaux pourpres et la branche de mimosa qui appartenaient à la lignée Lyu.

      La tenancière allait le remettre sévèrement à sa place pour cette insolence quand elle se souvint qu'il avait servi, jusqu'à son trépas, chez une Dame de sa connaissance très cultivée, qui recevait beaucoup d'étrangères et qu'il pourrait dire vraie. Elle se contenta donc de grommeler : "Occupez-vous de votre travail" et assura l'apprivoiseuse qu'elle vérifierait.

      Mais Yani eut un geste qui disait "peu importe". Toutefois elle avait enregistré les termes "Lyu de Sun". Elle commençait à avoir des doutes et de l'inquiétude. Et si l'asheïa était vraiment précieuse au-delà de sa composition ? Si elle avait eu tort de se précipiter? Si l'objet eut dû être montré à Sedeïn avant toute décision ?

      Elle dormit mal finalement et, au matin, était résolue à rendre visite à Sedeïn, ushanli du Quesh de Djuat, et de lui confier toute l'histoire.

      Mais elle fallait d'abord s'occuper de Shad. Elle pourrait ensuite se consacrer à son amie.