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Quoiqu'Ethin eût reçu, en tant que nouvelle Mère de la Famille de la Forêt Bruissante, de nombreux et riches cadeaux que Lymn admirait sans retenue, elle trouva infiniment enviable que son amie parte librement pour Djezereth. Une Mère ne quittait pas sa Famille (sauf circonstances exceptionnelles). Une Famille augmentait régulièrement le nombre de ses membres. Telle était enceinte ; telle autre accouchait. La création de nouvelles yulhanes était sans cesse à l'oeuvre au coeur de la reliance et chaque ventre était un noeud de cette dentelle universelle. Mais la Mère les symbolisait tous. Elle incarnait le principe de maternité si bien qu'elle était sensée être enceinte en permanence et, à l'arrivée d'une nouvelle-née, on la lui portait, disant : "Voici votre fille, Ô Mère." Dans certaines Familles, la Mère mimait même les accouchements qui se produisaient réellement, en parallèle. Les yulhanes enceintes étaient très entourées et respectées. On considérait l'accouchement comme une admirable lutte et il était, parfois, un bel exploit, hautement salué et applaudi. Les mythes étaient pleins de fabuleuses et épiques mises au monde d'héroïnes, dans le grand mouvement des consciences qui se séparaient, après avoir partagé le même corps. La désunion présidait la naissance, acte dramatique, noble et douloureux, mais grand et sacré. Elle reproduisait la désunion de Déesse et de la yulhane, le fondement de l'influence.
"La yulhane est en Déesse..." commence l'Ayanutha. "La yulhane est en Déesse croyant qu'elle est Déesse. Mais l'espace divise et Déesse se sépare de la yulhane. Et la yulhane ne connaît plus ses limites. Elle ne se sent plus de forme. La Voix se fait silence. La solitude nait. La yulhane hurle de détresse. Alors vient l'Influence. Ce qui est séparée se renoue. Déesse se relie à la yulhane. Par son amour Elle se relie à elle créant l'amour en elle. La Fille et la Mère se relient, se reflètent. Et la vie est un chemin vers l'Union. Aïm an aïm." Ch. 2 Verset 2 (celui-ci ouvre l'Ayanutha).
Lymn fut impressionnée par ce rôle d'Ethin auquel elle n'avait pas encore eu l'occasion de réfléchir. Malgré ses huit cercles son amie était, symboliquement, gravide et avait déjà, virtuellement, mis au monde cinq nouvelle-nées qu'on lui avait présentées et dont on l'avait grandement félicitée car, parmi elles, on ne trouvait qu'un seul ayon et, toutes étaient bien conformées et en bonne santé. Le dernier accouchement, l'avant-veille, avait été long et pénible : Ethin avait dû veiller tout un nuit, participer à distance, reliée empathiquement à la parturiente, recevoir, autant qu'elle, des encouragements et des exhortations à laisser les rudes souffrances la traverser, à la fois absente et présente, détachée de son corps malmené et pourtant consciente et attentive. Lymn exprima son admiration un peu effarée mais Ethin dit seulement que ces honneurs étaient fatigants et qu'elle aurait aimé l'accompagner à Djezereth. Elles se séparèrent avec une note de mélancolie. Mais l'enfance est oublieuse et, le lendemain, Lymn ne pensait plus qu'à la joie d'échapper à son déprimant père et à la nouveauté du voyage.
Djezereth était à trois journées de cavale allant au pas et elle s'agissait donc, pour une petite fille, d'une grande aventure. La caravane qu'Enyu et Lymn rejoignirent sur la route de la Capitale venait de l'Ombre (le nord) et plus précisément de Talden, la cité la plus septentrionale de l'Impéria, au pays des Ashiniennes. Ashin était le berceau de la haute civilisation Ashneï et de l'ashna, cette langue morte dans laquelle était rédigée l'Ayanutha et qui donnait ses racines à la yewhina. Talden était habitée depuis quinze ou seize mille cercles et les Ashiniennes n'étaient pas en reste pour l'orgueil sur les yulhanes de Thod (pays de Shadulha) ou de l'île de Tamanarev (où l'on avait sa propre papesse, la Shuntnô de l'Endu 35 ). Les yandaé étaient chargés de grands ballots humides. Ils transportaient des blocs de glace pris au glacier de Nen et marchaient depuis deux nuits et deux journées, dormant quand elle faisait trop chaude. Quoique tous de complexion puissante et endurante, ils accusaient la fatigue. Mais le rythme de leur marche restait soutenu. - Les réserves souterraines de Djezereth doivent être atteintes avant que les blocs aient perdu la moitié de leur volume, sinon la glace de Sadin (à l'ouest de Djuran) devient meilleur marché, expliquait à Enyu, sa yulhanologue 36 (analogue, consoeur), une longue apprivoiseuse d'un bleu très pâle, le cheveu orange clair et les yeux mauves, comme sont les yulhanes de l'Ombre. La marche rapide des yandaé et leurs courtes périodes de sommeil permettaient aux cavales d'aller un bon pas. On pouvait aussi passer de longs nuits dans une auberge et rattraper la colonne, au trot, la journée suivante. Accompagner un voyage de glace était, pour une apprivoiseuse, agréable. Seules les gardiennes à cavale suivaient le rythme des porteurs car la propriétaire, très peu anxieuse de nature, faisait de longues haltes ici ou là et les rattrapait ensuite au galop. Ses deux filles l'accompagnaient et c'étaient de joyeuses compagnes. Enyu, presque aussi contente que Lymn de ce mouvement qu'elles se donnaient, n'ayant après toute que vingt-huit cercles, se laissait gagner par la gaieté de la volubile apprivoiseuse de Talden et envisagea avec plaisir de faire connaissance avec ces deux "joyeuses compagnes" à la prochaine étape. Mais elle entendit une question posée par Lymn, de cette voix d'enfante, aiguë et qui porte, et légèrement s'assombrit. Comment aller à son rythme et à sa fantaisie avec la responsabilité d'une enfante ? Elle regretta fugacement de ne pas l'avoir laissée avec son père, dans la Forêt. Enyu ne répondit que d'un regard sévère à Lymn qui se tut, modéra son enthousiasme et ralentit sa cavale pour prendre de la distance. Elle se retrouva à la hauteur d'un yandaé qui lui adressa un sourire, un peu grimaçant à cause des efforts qu'il faisait. Elle le foudroya du regard, très consciente de cette insolence et de sa propre supériorité. Le yandaé rit. Vexée, ulcérée, elle poussa sa monture et revint à la hauteur d'Enyu. Une ombre se projetait sur le beau voyage. Mais, à l'étape, elles retrouvèrent une autre caravane où Tadu avait pris place avec son ayon et ses trois enfantes. Tadu venait de la Forêt et Enyu put lui confier Lymn jusqu'à Djezereth.
Les compagnes étaient peut-être un peu trop joyeuses. Enyu n'était pas sensée se retrouver au milieu du nuit, passablement ivre, dans un enimoï assez peu reluisant de bord de route, à brailler des chansons de cul et à perdre ses derniers thaleds au Kyen. Un charmant enim, dodu et frais, même si un peu crasseux et d'une beauté rustique, s'appuyait contre elle, remplissant son verre et frottant sa cuisse nue contre sa jambe. L'apprivoiseuse ne semblait pas y prêter garde mais ses sens, depuis des cercles tenus en sommeil, s'exacerbaient. Les quatre autres joueuses caressaient leurs enim. Toute cette juvénile chair ayonine - ces tendres petits mamelons, ces épaules dénudées, ces hanches révélées, par les savantes échancrures des tuniques, presque jusqu'au pubis - la mettait en émoi. Elle jetait ses dés mécaniquement et perdait sans s'en soucier, attentive au hérissement de ses poils, au clignotement de son unmin. Elle se disait : "Le sexe atténue le don. Et alors ? La Forêt Bruissante a assez de bêtes sacrifiées pour l'usage d'une saison. Et la psychosphère de la Famille est bonne, équilibrée. Ici je n'ai aucune responsabilité. Je me suis donnée congé pour un lune et ce serait stupide de ne pas en profiter. D'ailleurs, quelle maîtrise du don est nécessaire pour les fonctions que je remplis à la Forêt ? Une toute petite. La Famille s'enroule paisiblement sur elle-même et se tient à l'écart des grands mouvements d'influence du Ter. Je n'ai, cette vie, qu'un mince rôle à jouer. Alors qu'importe si je "serre" !" Elle employait à dessein ce mot vulgaire pour se brusquer elle-même, s'obliger à voir les réalités en face, à les admettre. Même apprivoiseuse, respectée fonction, elle faisait partie du peuple et n'avait aucune raison de se différencier de la yulhane moyenne dont la principale préoccupation quotidienne était de "trouver un shom 37 à serrer" selon l'expression consacrée.
C'était le propre de la yulhane d'être habitée par le désir. Les ayons dès leur naissance symbolisaient le sexe. Ils étaient le sexe. On les considérait comme tels, on les faisait tels. Etre, par essence, un shom ambulant que les yulhanes, de quinze à quatre-vingt cercles et plus, ont envie de serrer, n'est pas ce qu'on peut imaginer de plus satisfaisante comme identité. Mais nulle n'en concevait d'autre pour l'ayon. Toute - la langue, les moeurs, les traditions, les mythes, les croyances, les lois, la religion, les connaissances et... le contentement qu'en avait la yulhane - toute contribuait à ce que ce rôle de l'ayon-sexe se perpétue. Qui aurait pu le changer ? Certainement pas l'ayon lui-même. Il n'avait strictement rien à quoi se référer. S'il remettait en question cette identité fondamentale, derrière il ne pouvait rien trouver. L'ayon n'existait pas en dehors de la yulhane. Et elle, la yulhane, pouvait-elle changer cette base fondamentale de leur univers ? Non. Elle voyait l'ayon comme un gibier. Et elle en était satisfaite. Pourquoi changer ce qui convient et fonctionne ? La yulhane ne "chasse" pas et n'emploie pas le mot "gibier". Sa référence est l'apprivoisement. La bête que l'apprivoiseuse repère, influence et soumet est appelée "aï dumn" qui veut dire exactement : "l'enveloppé" de dû, dmo, enveloppe. Mais la traduction la plus proche est gibier. De même l'apprivoisement peut s'assimiler, en partie, à une sorte de chasse typiquement yulheïn basée sur la puissante subtilité du psychisme. L'enveloppement appliqué à l'ayon crée forcément des images purement sexuelles. Ce déploiement psychique exprime aussi la main qui se noue autour du manche, la yinaï qui enveloppe la yanghui.
Enyu regardait défiler ses frustrations. Ses fonctions ne lui apportaient pas de fascinantes occupations et impliquaient le sacrifice de ce sexe qui l'eût faite semblable aux autres, insérée dans la communauté, et qui eût comblé des besoins qui étaient vifs. Elle avait fui toutes les tentations mais elles la rattrapaient en une vaste nuée de chairs à demi révélées par de légères vêtures. La merveilleuse beauté de l'ayon, sous toutes ses formes, la hantèrent. Elle suivait le jeu d'un oeil trouble mais son esprit fonctionnait à toute vitesse, lui semblait-elle. Une sarabande effrénée de souvenirs se défaisait dans sa psychosphère, toutes ces grâces ayonines qu'elle avait cru ne pas voir lui revenaient, fines nuques où frisaient des petits cheveux d'or, délicieuse attache de l'épaule, émouvante omoplate délicate comme une aile... Ces bouquets de jeunes fils en bourgeon dont elle avait détourné le regard mais, en brève aperçue, elle avait toute noté. Un déhanchement tentateur sous le fin voile de tissu, un renflement attirant... Un fragment de poème lui revint :
"Acide
Lulin,
Puis une citation suivit cet extrait de poème :
"L'effilé mont, tendu, appelé, répondant à l'appel de la cièle, mont à la blanche semence, dressé vers la soleille, au-dessus des arbres eux-mêmes dressés et tendus, est la plus belle expression de l'attraction du Ter pour Déesse, de la tension majestueuse et pure de l'élémentaire vers la Conscience."
Le petit enim rustique lui prit la main et la posa, à travers l'étoffe de sa tunique, sur sa yanghui gonflée de sève. Enyu eut un long frémissement. Elle abandonna la partie de Kyen pour sauver quelques thaleds, jeta au fils d'une voix rauque et assez pâteuse : - Montre-moi ta chambre ! A peine l'eurent-elles atteinte que l'enim se déshabillait et s'allongeait sur le lit. Enyu, avec les gestes maladroits de l'ivresse, ouvrit seulement la longue fente boutonnée à l'entrejambe de son vêtement, appelée thendjeb, et le chevaucha. Les muscles de son bassin s'activèrent. Elle donna un mouvement régulier à son corps, s'appuyant sur les mains de part et d'autre de l'enim immobile, indifférent, qui songeait à ses problèmes personnels et plus exactement à un foulard de poignet violet qu'on lui avait subtilisé, vol dont il accusait Tched, un de ses compagnons, sans preuve, mais ils se détestaient. Enyu pressait et trayait (le verbe traire exprime assez correctement l'action décrite par le verbe senzn) le sexe offert jusqu'à ce qu'il donne sa semence. Enyu était trop saoule pour sentir le jaillissement au fond de sa yinaï mais la yanghui se dégonfla et glissa hors d'elle sur le mouvement qu'esquissa l'enim pour se dégager. L'apprivoiseuse roula sur le côté et s'endormit. L'ayon vérifia combien elle serrait de thaleds dans sa bourse afin d'y adapter le montant de son "cadeau", n'en vit que deux et, de dépit, grogna : "Grosse laie !" avant de renouer sa tunique et de descendre prévenir le patron que la cliente ronflait. - Tu as fait ton nuit. Va dormir dans la chambre de Tifij. Je m'occupe de la cliente, fit un ayon à la cinquantaine bien conservée. Il s'avança d'un pas contraint (parce que sa grosse bedaine était serrée dans une large ceinture élastique qui la compressait fortement, serrant aussi ses hanches), l'air très comme elle faut, le visage sévère sous la perruque turquoise qui cachait sa calvitie, et se tint derrière une des yulhanes qui jouaient, sans rien dire mais marquant sa présence par des raclements de gorge qu'il croyait discrets et distingués. - Que voulez-vous ? finit par lâcher la yulhane, une des filles de la caravanière de Talden. - La Noble Dame à gardé une chambre. Puis-je me permettre de demander qui est la Noble Dame ? - La "Noble Dame" est de Thyl même, cher et doux patron, répliqua ironiquement la joueuse. Puis d'un ton plus rude, finissant sur une note insinuante, elle ajouta : - Vous mettrez son séjour sur mon compte. Et proposez-lui toute ce que vous avez à lui offrir de meilleure, comme d'habitude, n'est-ce pas ? Nullement vexé, commerçant dans l'âme, l'ayon s'empressa de remercier, de reculer, de cesser de gêner la partie. Le but d'ailleurs était atteint : être assuré de recevoir son comptant de thaleds. Ulthin, puisque tel était son nom, avait travaillé comme enim jusqu'à ce qu'on ne veuille plus spontanément de lui. Il s'était alors adjoint un, puis deux, puis trois jeunes fils plus frais et, finalement, avait cessé de travailler pour seulement diriger le travail des autres. Il n'eût pas cru celle qui lui eût dit, quand il était harassé de clientèle, obligé d'abuser de sernin (plante qui favorisait l'érection), qu'il en viendrait à regretter son succès. Le désir de la yulhane lui manquait, et il avait parfois l'impression de ne plus être un ayon à part entière. Mais c'était le lot de l'étendue... Malgré ses soins, sa chair était devenue flasque et la lutte contre la pilosité, menée à la fois contre la chute si laide de ses cheveux et, à contrario, le développement excessif de ses poils, se révélait vaine. Il avait perdu la saveur acide de l'adolescence, la rondeur capiteuse de l'ayon fait et même l'agrément un peu mûr des premiers grisonnements et bourrelets. Quoique sexué, sa yanghui encore capable de répondre aux sollicitations, de se dresser fidèle et pleine de bonne volonté, prête à être le jouet docile d'une yulhane, à se donner à elle et lui donner sa sève... quoiqu'en attente, érigé, offert, Ulthin n'était plus considéré comme un enim et l'on tenait pour évidente, sans en parler, que sa sexualité s'était éteinte dans le même espace que sa beauté. Il se consolait en comptant ses thaleds, veillant scrupuleusement à n'en rater aucun, devenu savant à extirper, de chacune, la maxima. Toutefois, il savait que les Bothinli de Talden, la mère et les deux filles, étaient des clientes à l'oeil exercé et il gonfla la note d'Enyu avec circonspection, n'exagérant que dans les limites que les Taldeniennes accepteraient.
35 La Tour. 36 De l'ashna yulh, "semblable, la même". 37 Dans son sens littéral, ayu shom est un manche d'ustensile (comme, par exemple, un manche de poêlon) ou encore une anse. Dans son sens figuré, c'est une manière vulgaire mais familière et banalisée de désigner le sexe ayonin.
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