14

       

       

      Le masque gris avait encore foncé et le nez pinçait ses ailes de douleur mais la Shôdoran Li ouvrit les yeux, cherchant un visage et, apercevant celui d'Asni Zeden, dit :

      - J'ai soif.

      On l'entendait à peine. Sa voix n'était plus qu'un souffle mais l'âme semblait revenue parmi les vivantes.

      Asni Fayin se précipita avec une coupe, renversant une partie de l'eau dans sa maladresse zélée. Asni Zeden serra ses fins maxillaires orgueilleux mais ne fit aucun commentaire. Sa yulhanologue l'avait habituée à son épaisseur de yandaé. La grossièreté de ce cerveau était pénible mais pouvait lui être utile.

      Son amour immense pour la Shezaïn Anayev faisait d'elle une adhalique thalienne d'une orthodoxie farouche. Elle se défiait des apprivoiseuses plus que les treize autres Asni car, très cultivée, elle avait étudié les textes de l'utshin (cette civilisation tamanarane qui commença son influence en 600 et l'acheva en 2200 S.S.S.) qui précéda le schisme de la Minoyenne (provoqué en 2248 par le refus de la Matriarche de Sun d'obéir à la Shôdoran ; elle devint la première Shuntnô 38 et consacra l'Endu - la Tour - équivalent de l'Ashat Nin).

      Cette civilisation utshin, encore adhalique thalienne donc, avait tenté de rejeter l'influence des apprivoiseuses en assimilant leur don à celui de la Diablesse qui, comme elles, avait le pouvoir de stupéfier les consciences. L'utshin se référait au verset quinzième de l'Ayanutha :


      Déesse dit : "Le Yev est pierre, il a l'âme immobile. Et c'est vous, Iyish, qui l'avez fixé de votre oeil perçant comme la pointe d'une sinasheïa 39 de yeddan. Et pour cela, parmi les Djesset, vous êtes maudite et votre race est maudite."


      Non seulement "fixer de votre oeil perçant comme la pointe d'une sinasheïa de yeddan" décrivait clairement le don mais encore cette race des Djesset dont faisait partie la Diablesse représentait les apprivoiseuses puisque djet, en tamaïon 40 , désignait cette couleur violette qui était leur couleur.

      Mais là n'étaient pas les seules preuves. Iyish était un prénom couramment donné aux initiées, Djesset faisait aussi penser à asset qui signifiait tromperie, mystification et, enfin, les apprivoiseuses prisaient les asheïa de yeddan.

      D'autres sources, après avoir démonté ces preuves, donnaient une explication toute différente du verset quinzième. L'une d'entre elles, la plus citée, à l'espace du schisme, assimilait la race des Djesset à Djezereth et aux djezeranes. Et c'était l'Ashat Nin et la Shôdoran, l'Adhalique Thalienne, qui étaient visées.

      Mais on entrait là dans la pensée minoyenne et Asni Zeden s'en tenait à l'interprétation de l'utshin qu'elle trouvait d'ailleurs la plus complète et la plus convaincante.

      Elle n'avait pas été sans noter que les Dames du Yi portaient toutes une asheïa de yeddan, toute petite et discrète, au milieu des nombreux objets qui étaient attachés à leur ceinture violette. Souvent elles la touchaient mais d'un geste si furtif que seul un oeil exercé s'en apercevait.

      C'était en premier lieu le don d'influence en lui-même qui lui déplaisait et qu'elle estimait diabolique. Pour avoir expérimenté, dirigé, la subjugation des foules, fasciné un auditoire, séduit, elle savait quelle ivresse d'orgueil naissait de ce pouvoir. Elle croyait savoir, de surcroît, qu'il prenait racine dans la chair.

      Après son entrevue avec l'Ywan, durant sa retraite au Quesh de Djuran, elle avait longuement médité avant de conclure qu'elle avait usé, sans l'avoir décidé, du don qui était latent chez toutes. Avec le don on jouait des esprits comme des cordes d'un eïtho. Les consciences yulheïns devenaient des instruments dociles. Et cette possession de la semblable ne pouvait être que du domaine de la Diablesse, celle que l'Ayanutha appelait Iyish.

      Brève, elle avait toutes les raisons de souhaiter que la Shôdoran retrouve sa lucidité, désigne elle-même une successeuse et que l'avis des apprivoiseuses ne soit pas sollicité. Mais elle n'en montrait rien, laissait Asni Fayin bourdonner autour de Li la Cinquantième, la soutenir, glisser la coupe entre ses lèvres et verser une partie de l'eau sur son vêtement, toute en l'encourageant de petites "haya ! haya !" (comme on fait pour les cavales) déplacées.

      Quand enfin l'épaisse yulhane se fut calmée, Asni Zeden s'avança, fière et déliée, le menton en avant et demanda d'un ton posé :

      - La Souveraine Shôdoran est-elle en mesure de remettre l'Ashat Nin aux mains de celle qu'elle juge digne de cet honneur ?

      Le regard épuisé sembla s'éclairer d'une lueur de compréhension. La bouche aux lèvres exsangues s'ouvrit. Un bras décharné se leva, un doigt se tendit... Puis ce fut comme une fenêtre qui se ferme. L'âme s'envola. Le corps s'affaissa, la tête roula sur l'épaule. La Shôdoran n'était plus là. Elle ne restait qu'un cadavre, comme un objet, une sculpture de cire menue, dérisoire et triste.

      - Elle a montré le tableau, murmura Asni Fayin.

      L'oeuvre datait de la quarantième spirale et avait été peinte par Neï Usden en 3952. C'était une des plus célèbres anzett, scène classique de l'Adhalique où Shadulha médite dans sa yeddhu du Mont Thaï.

      Comme toutes ces anzett, elle montrait la Djetharat assise en tailleuse sur son coussin de méditation, les mains posées sur le ventre, les index et les pouces y formant le losange. Sur son thalmun s'enroulaient les parchemins de la Shadulznê, second écrit sacré de l'Adhalique après l'Ayanutha.

      On pouvait lire, au début de l'un de ces rouleaux, la longue litanie des noms de Déesse par quoi commence la Shadulznê : "Shezaïn Anayev, Shaïnyi, Yedyum, Sinasheïa Snûayen, Ithayan..." Une grosse bougie bleu sombre éclairait cette scène. La claire-obscure ciselait les traits purs de Shadulha. Ses yeux étaient fermés. Elle portait la traditionnelle robe jaune d'or et, autour de sa tête couronnée d'une natte roulée sur elle-même de cheveux rouges, on voyait les rayons qui symbolisaient sa grande influence.

      Neï Usden était une des plus grandes peintresses de la yulhanité, l'anzett avait une rare intensité et beaucoup de finesse mais elle ne montrait rien de particulière en dehors de sa qualité (et de sa valeur).

      Les trois autres Asni présentes avaient vu elles aussi le geste de la Shôdoran. Elles s'approchaient du tableau, le scrutaient, comme si quelque nouveauté avait pu y apparaître.

      Asni Zeden eut un imperceptible haussement d'épaule, agacé, mais ne fit pas de commentaire. Elle laissa Asni Fayin rejoindre ses consoeurs et échanger avec elles des banalités.

      Elle regardait le masque de cire grise... Elle lui ferma les yeux et fit prévenir les embaumeuses qui attendaient depuis quelques journées avec leurs substances balsamiques de pouvoir commencer leur travail.

      Les cinq Asni se retirèrent après n'avoir jeté qu'un bref regard à la dépouille mortelle. Tant que les spécialistes convoquées n'avaient pas oeuvré, le cadavre de la Shôdoran, affaissé, la bouche ouverte, était un spectacle devant lequel on ne s'attardait pas, ne serait-ce que par respect.

      Elles se rendirent à l'Aïat 41 où les attendaient les neuf Asni restantes. Elles échangèrent quelques regards, quelques dignes et brèves paroles. On demanda à ce que les joueuses de Boô commençassent à rythmer le thonoï sur la terrasse principale qui prolongeait la salle de l'Aïat.


      Les Asni se regroupaient autour du trône vide en un ensemble apparemment harmonieux d'attitudes recueillies et de robes bleues coupées de ceintures blanches.

      Mais la psychosphère était tendue.

      Elles se reprochaient mutuellement de n'avoir pas su se mettre d'accord sur un nom et la plupart jugeaient humiliante de devoir mêler les Dames du Yi aux décisions de l'Adhalique.

      Elles étaient attendues au crépuscule de la journée suivante et l'on avait espéré que la Shôdoran serait encore en vie. Désormais l'espoir d'une désignation purement interne de la successeuse n'était plus possible. On ne pouvait plus dire aux Cheffes des Apprivoiseuses qu'on les consultait par respect d'un précédent de la douzième spirale mais que la Shôdoran restait seule maîtresse de la décision finale. On allait être réellement obligée d'entendre leurs avis et d'en tenir compte et cette intrusion était péniblement ressentie.

      Plusieurs Asni se disaient que Zeden eût dû maintenir sous silence sa découverte parmi les archives. On aurait pu voter une quatrième fois. Après toute, rien dans l'Ayanutha et dans la Shadulznê ne faisait allusion à cette obligation de ne voter que trois fois. Depuis la douzième spirale, le cas de trois votes non décisifs et d'une Shôdoran sans lucidité s'était probablement déjà trouvé et l'on avait très certainement voté une quatrième fois.

      Sur le socle de pierre qui supportait le trône, une sculptrice gravait un signe qui signifiait "appelée par le trépas" sous le trois cent quarante-huitième losange peint en bleu et entouré d'un liseré doré. Elle devrait ensuite mettre en couleur le trois cent quarante-neuvième qui n'était encore qu'un contour creusé dans la pierre. La totalité des losanges peints et non peints s'élevait à mille vingt-sept car c'était le nombre donné par Shadulha pour l'étendue de l'Adhalique.

      - Des milliers de cercles... se disait la sculptrice et elle aimait la solide permanence que révélait cette tradition.

      Les Asni faisaient l'umned, c'est-à-dire qu'elles ouvraient les deux grands tiroirs pris dans les accoudoirs du trône et en retiraient les objets sacrés que Li la Cinquantième y conservait. On se les passait respectueusement, on les enveloppait de lin blanc. Ils devaient être nettoyés puis serrés dans du lin noir avant d'être remis, rendus vierges de toute imprégnation, à la prochaine Shôdoran. Ainsi empêchait-on les âmes en-allées de rester attachées à eux.

      C'était là une tradition qui s'harmonisait avec celle d'éviter de penser aux défuntes. Les consciences devaient être libres de suivre Déesse sans être retenues par les pleurs des vivantes et les choses familières, toutes imprégnées des odeurs, des substances et des images projetées sur elles de la morte.

      Les embaumeuses donnaient au corps une belle apparence pour son ultime voyage au milieu des vivantes sur une sorte de brancard de bambou recouvert d'un tissu rouge mais, ensuite, on le brûlait et on brûlait aussi, tous les objets qu'on ne purifiait pas avant de les offrir au Temple, aux monastères ou de les conserver à l'usage de la famille.

      Tout objet d'une défunte qui n'avait pas été utilisé un cercle après sa disparition devait être proposé à l'Adhalique et si elle le refusait, brûlé. On pensait qu'une possession, si elle n'était pas imprégnée par une nouvelle propriétaire, était saisie par la Diablesse et devenait maléfique.

      On citait les multiples accidents provoqués par les choses abandonnées à elles-mêmes. Une partie des yulhanes haussaient les épaules, riaient, parlaient de superstition. C'était les plus étroites, les moins de trente-cinq cercles. Quand le destin yulheïn les confrontait à leur tour au trépas de l'une des leurs, elles évitaient, en générale, de braver le sort et agissaient comme les autres.

      Empêcher les consciences de se libérer (en activant leur image en soi, en négligeant de laver et frotter les possessions, de les mettre ensuite sous un tissu noir ou dans un lieu obscur pendant trois journées) ou penser à purifier les biens mais les oublier jusqu'à ce que la Diablesse s'en empare... On ne savait ce qui semblait la plus grave, si on était croyante.

      Mais qui n'était pas croyante en 7034 ?

      L'influence de l'Adhalique, des Dames du Yi, de la Consoeurie Zenoï tissait son réseau serré dans la psychosphère et nulle n'échappait à ces mailles.

      Toutes avaient le point commun de croire en Déesse, Dame de la Cièle, Créatrice de la Totalité et Mère Universelle. Pour toutes, les consciences subissaient en naissant l'épreuve de la séparation, de la solitude, de l'informe et du muet et la vie consistait à se relier de nouveau avec la Demeure, la matrice fondamentale, d'ordre psychique et non physique.

      Pour revenir à la Demeure, elle fallait traverser la cièle qui, vide, était assimilée à la yinaï (sexe yulhanin), était en quelque sorte la yinaï de Déesse.

      On pensait que les consciences tombaient de la Demeure dans l'existence à la fois par ignorance et parce que les réalités allaient nécessairement par deux si bien qu'on devait subir le vivant (aï dtu) pour pouvoir jouir d'ayu aïmen, l'harmonie.

      Pour la yulhane, aï dtu c'est "le dysharmonieux".

      Shadulha dit dans la Shadulznê :


      "Ici aucune chose ne fonctionne, ne peut ni ne veut fonctionner. Le destin du Yev est de se débattre. Ainsi voyons-nous ce que ma Mère n'est pas."


      Elle dit :


      "Parfois ma Mère étend sa main. Alors l'harmonie coule sur le Yev ici ou là. Ici la peur est acceptée. Là où le remuement a cessé. Puis ma Mère enlève sa main. Le vivant recommence à s'agiter et l'harmonie repart à travers la cièle vers la Demeure d'où elle vient."


      Une fois les tiroirs vidés des vingt-et-un objets sacrés que se transmettaient les Shôdoran, on fit signe aux serviteurs qui devaient les laver à grande eau et l'on emporta les trésors dans une autre pièce, chacun protégé de son linge blanc.

      Les Asni se les répartirent et chacune alla chez soi pieusement les astiquer, les envelopper pour trois journées d'un tissu noir destiné à cet usage et les réserver dans un coffre en attendant la cérémonie du Shazat où on les offrait, en grande pompe, à la nouvelle Shôdoran. Chacun des objets, tous en matériau rare et richement décorés, symbolisait une des vertus attachées à la fonction de Cheffe Suprême de l'Adhalique.

      Asni Fayin hérita d'une généreuse coupe à fruits en bois d'olivier qui avait appartenu à la disciple Nézer. Asni Zeden eut à frotter un délicat pectoral maillé d'or décoré de pendeloques finement ciselées que sertissaient des saphirs. Il avait été créé sous Thin, à la vingt-deuxième spirale.

      Les autres partirent avec, par exemple, un solide presse-papiers en bronze représentant une dragonne ou une douce fourrure de nunzi albinos.



      L'initiation de Luan Di (la maturité)




      Luan Di se préparait pour la dernière épreuve.

      Elle était assise en tailleuse dans sa cellule de repos et contemplait une image de la Shezaïn Anayev, plongeant son regard dans le sien.

      "Qui observe qui ?", se dit-elle.

      Elle sentait ce regard la transpercer, provoquer en elle un émoi qui la déstabilisait. Elle ressentait avec souffrance "l'Appel de la Partout-Au-Delà", l'appel de cette vacuité qui se cachait, immobile, derrière l'image. Elle sentait monter en elle les pleurs de la séparation. Celles de la conscience qui quitte un corps ou celles du corps abandonné par la conscience ? Elle sentait cette tension au niveau de son ventre et cela lui faisait mal.

      "Je ne peux partir encore, dit-elle en s'adressant à la Voyageuse. Je ne peux partir encore car je dois terminer ce que réclame ma yed."

      Elle vit le sourire, à peine esquissé, et ressentit la transparence des espaces, la liberté infinie des Grandes Etendues. Elle eut la certitude intérieure d'une promesse : "Un espace viendra où la souffrance prendra fin : je t'attendrai, je t'y attends d'ors et déjà."

      Luan Di n'entendit pas la Yan Li venir derrière elle. Elle ne sentit pas sa présence non plus. Mais elle reconnut sa voix :

      "Demande-toi si la conscience dépend obligatoirement de son objet." Puis le silence.

      Elle tourna la tête mais elle n'y avait personne. Elle était seule dans sa cellule. Elle se demanda : "Quelle est la nature exacte de la dernière épreuve ?"

      Luan Di atteignait vingt-sept cercles. Ses yeux, d'un or profond, semblaient refléter quelque soleille d'un monde lointain, un monde où elle y aurait eu deux soleilles dans la cièle.

      Ses mains, fines, posées paumes ouvertes sur ses genoux, car elle avait rompu volontairement l'appel du losange, étaient d'une couleur bleue presque translucide.

      Elle raffermit sa psychosphère, se recentra sur l'espace occupé par son corps et plongea une fois de plus son regard dans celui d'Anayev. Elle se dit : "La réflexion donne des explications mais elle n'est pas la compréhension." Et elle cessa de réfléchir.

      Elle demanda simplement : "Ô Anayev, peux-tu me dire si la conscience dépend nécessairement de son objet ?"

      Elle entendit le rire de la Voyageuse comme un grelot dans le silence et puis la Voix lui dit :

      "Comment crois-tu que je voyage ?"


      *

      La dernière épreuve :


      Un pôle des réalités 42 totalement déployé, apparemment unique, contenait indissociablement le germe de son contraire. Rien ne s'opposait, en théorie, à ce qu'il se déployât. Ce n'était là que simple question de logique.

      La Shezaïn Anayev


       

      Les principaux pouvoirs religieux du Ter


      Le Yi

      Saât Shadyi
      Shadyi (Dames du Yi)
      Sayin (apprivoiseuses)

      Adhalique Thalienne

      Shôdoran (Papesse)
      Asni
      Queshin
      Yesh (prêtresses)
      Ushanli ("lectrices")

      Le Zaïn

      Soeur Aînée
      Yan Li
      Zenièh (dans.-lutteus.)

      Adhalique Minoyenne

      Shuntnô


      Mais, en pratique, le germe inexpugnable avait d'autant moins de risque de se déployer que son contraire avait pris de l'expansion, de l'épaisseur et de la profondeur sur l'étendue. Un pôle des réalités bien assis était, de fait, impossible à transformer...

      Elle lui semblait qu'on lui avait appris qu'un "déplacement de point de vue" pouvait, toutefois, contourner cette impossibilité...


      "Mais alors, que signifie le déplacement de point de vue en magie ?"

      Luan Di eut un mince sourire.

      "La véritable magie commence avec le déplacement de point de vue de la Conscience."

       

       

      Le journal d'une Yulhane

       

       

      "Presque trois lunes s'en sont allés depuis que j'ai assez brusquement dû abandonner ces notes. L'alerte fut chaude mais je n'ai pas rendu ma conscience à Déesse.

      Mon ayon a, durant toute ma convalescence, veillé sur moi avec une patience et un dévouement dignes des plus grands éloges. Je le vois pâli, amaigri ; je le conjure de se rassurer sur mon sort et de prendre quelque repos.

      Ma reconnaissance pour lui est telle que j'ai un peu honte d'avoir tant étrillé ses semblables dans mon texte. Certains ayons - admirables - rachètent tous les ayons et nous montrent que les individus du sexe sont capables de la meilleure comme de la pire.

      L'époux, le père peuvent être des figures si sublimes de modestie et de sacrifice qu'on en reste pétrie d'admiration. L'amour peut ciseler chez un être toute d'instinct des subtilités extraordinaires. Il se met a avoir une réceptivité exceptionnelle, quasiment yulhanile. C'est comme si l'amour pouvait creuser en lui un espace similaire à cet espace vide qui nous est naturel, le rendre capable d'appeler, contenir, donner forme, capable de recevoir enfin l'autre et de l'aimer... [...]

      Avoir pu prouver à mon ayon ma yulhanilité, à plus de soixante-dix cercles et, après cette cruelle maladie, l'avoir habilement mené à l'extase, m'a rendu ce matin jeunesse et enthousiasme..."

       


      38 Shuntnô : "Papesse" de l'Adhalique Minoyenne, sur l'ile de Tamanarev.

      39 Couteau-asheïa. (Rappel.)

      40 La langue de Tamanarev.

      41 Ce mot signifie "source". C'est le coeur de l'Ashat Nin, la salle du trône de la Shôdoran. Aïat est synonyme, en yewhina, d'axe, de centre, de noyau, de milieu, de nombril et aussi d'ovule, tous noms yulhanins.

      42 Ayid ûdo : les réalités. Ce mot ne s'emploie qu'au pluriel car, pour la yulhane, le chiffre 2 est à la base de toute chose, le 1 n'étant qu'un des deux pôles d'une "unité duelle", partout associé à -1, l'autre pôle. Chaque unité duelle est elle-même en relation avec une autre unité duelle".