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      - Shuzun ? (Que voulez-vous ?) demanda la Shadyi 43 Sulim à l'Una Zedh, sa seconde, qui avait frappé à son bureau et s'avançait avec une mine de conspiratrice.

      Elle murmura que la personne était arrivée et la Shadyi Sulim lui répondit d'un ton normal qu'elle pouvait l'introduire, ce qu'elle fit.

      La yulhane qui s'avançait vers Sulim était celle qui avait acheté l'asheïa à Neï. Elle n'arborait plus le shatzaï et l'aïfu des Dames Lyu de Sun, ni ne portait même la riche vêture de velours lustré mais semblait une yulhane ordinaire dans son vêtement de voyage, simple et assez poussiéreux. D'elle émanait encore la confiance en soi mais elle avait perdu son air hautain et dédaigneux.

      Elle se nommait Irsin et était la fille que la Shadyi Sulim avait eue de l'ayon d'une commerçante de Tamanarev, avant de faire ses voeux, à seize cercles.

      En générale, les jeunes yulhanes, et particulièrement les graines-apprivoiseuses, prenaient des décoctions contraceptives mais la Shadyi Sulim avait voulu une enfante avant de renoncer à l'ayon. Ce choix n'était ni interdit ni même réprouvé. Simplement sa rareté en faisait une curiosité et donc un sujet de conversation si bien que toutes deux, à Djezereth, étaient connues. On appelait même Irsin "petite Shadyi" alors que le titre n'était pas héréditaire mais le résultat d'une initiation au shadesh ("psychologie" des sayin, les apprivoiseuses).


      Les yulhanes ne parlaient pas de psychologie mais de yedmin, mot formé de yed (souffle, âme, conscience) et de min (observation).

      Pour la yulhane toute chose est consciente. Même un bol ou un caillou. La conscience est universelle et s'assimile à l'être. Shadn, le verbe que nous traduisons par "être", signifie avoir conscience du monde et animer le monde, lui donner une forme psychique et (ou) physique. Le moindre caillou a une conscience du monde et anime le monde à son niveau. Entre lui et le monde un échange se produit et cet échange se produit dans le champ de la Yedyum (la Conscience de la Totalité, Déesse). Parce qu'un simple bol est dans la conscience de Déesse, il peut être investi de beaucoup plus d'influence qu'il n'en a ordinairement. Ce genre de technique fait partie du shadesh.

      "Toute chose peut devenir un miroir pour l'influence" enseignent les initiées.

      Elles enseignent l'investissement des objets les plus innocents. Ainsi une apprivoiseuse qui s'exerce peut transmettre des messages, des visions, des sensations même, à distance, à travers des objets-miroirs qui ont conservé le reflet de ce qu'on y a projeté. Ce reflet s'efface plus ou moins lentement selon l'intensité et la complexité de l'imprégnation.


      La mère et la fille se saluèrent, leurs fronts se touchèrent.

      - Alors ? demanda la Shadyi Sulim. Qu'avez-vous obtenu ?

      - Des promesses. Ou plutôt un marché. Elle demande, en sus des cinquante mille thaleds, qu'on obtienne de la Shôdoran une longue entrevue particulière pour... une tenancière d'enimoï !

      - Pour qui ?

      - Une certaine Ethav, patronne d'enimoï à Djuran. J'ai pris mes renseignements. Apparemment, Thin Y Shun convoite un... (son ton se raidit de mépris) yandaé !

      Les yeux de la mère s'arrondirent d'étonnement. Irsin précisa:

      - Un de ces lutteurs, un shinzhu. J'ai vu l'animal. C'est impressionnante. La masse de muscles est énorme. Le shin est rouge sombre et a une odeur métallique.

      - La vengeance... murmura la Shadyi.

      - Oui. Ce yandaé est dangereux. Son nom est Uhyev. Prenez donc son image.

      Irsin se tut, cessa tout geste, ouvrit grand les yeux, se détendit. Sa mère pénétra son esprit en pensant Uhyev. Irsin la laissa ouvrir un chemin dans ses mémoires et y trouver l'image qui était associée à ce nom. Elle vit le yandaé, son corps puissant, son visage aux traits réguliers mais brutaux. Elle vit la couleur rouge sombre de sa psychosphère que le shin teintait. Elle sentit l'acidité de métal et aperçut les sinuosités caractéristiques d'un esprit rusé.

      Elle se retira et sa fille reprit sa tension, ses mouvements habituels.

      - Dangereux en effet, dit la Shadyi.

      - Ceci est une chose mais nous en avons une autre. Regardez!

      Pendue à un lacet, au bout des doigts d'Irsin, apparut l'asheïa.

      Sa mère la saisit et la regarda intensément. Ses sourcils se haussèrent, ses yeux s'écarquillèrent, sa bouche s'entrouvrit de stupeur.

      - Le Baz ! Déesse soit louée, il est retrouvé !

      Un baz était un de ces objets imprégnés, un objet-miroir. Celui-là contenait un message de la Saât Shadyi 44 Runzi, un très important message qui n'était pas parvenu à sa destinataire. Son support s'était égaré ou avait été volé. Depuis vingt cercles, depuis la fin de la Shadyi Runzi, on le cherchait. La Dame du Yi était morte d'un arrêt du coeur à cinquante-deux cercles, un décès inattendu et suspect, rendu d'autant plus suspect par la disparition de ce baz adressé à la Shuntnô de la Tour et dont plusieurs autres Shadyi, dont la Shadyi Efhin, l'actuelle Première Dame du Yi, connaissaient l'existence mais non la teneur.

      La face violacée, aux traits déformés et figés du cadavre, avait des yeux exorbités où restait une grande stupeur. Seule une apprivoiseuse très entraînée avait pu tromper les défenses de la psychosphère d'une Saât Shadyi, dominer et déconnecter sa conscience.

      Le Yi tout entier devint un marais de suspicion et la psychosphère prit la couleur brique caractéristique de la méfiance. On fit un grand remuement de recherches pour trouver, dans le monde superficiel et dans la psychosphère, les traces du baz. Puis les choses se tassèrent, en apparence. Mais en secret, quelques Dames du Yi se souvenaient, gardaient l'oeil ouvert et l'objet perdu était devenu "Le Baz" :

       

      Au-dessus du signe "Souveraine Shadulha", la Shadyi Sulim reconnut celui de la Saât Shadyi Runzi, secret, duquel elle signait les messages adressés à quelques destinataires privilégiées pour en assurer l'authenticité. Chaque Dame du Yi avait le sien.

      - Cela semble effectivement être le Baz, fit Irsin, mais est-il encore imprégné après vingt cercles ?

      - Je vais m'en assurer immédiatement, répondit sa mère.

      Elle se retira dans une petite pièce aux épais rideaux vert sombre qu'elle ferma. C'était sa tedeï, qu'on peut traduire par méditère. Elle avait allumé le candélabre à quatre branches qui formaient un losange. Elle s'assit en tailleuse sur son coussin de méditation devant le djât, tableau représentant Assim apprivoisant la Dragonne d'Or, et commença à envelopper le Baz de sa conscience.

      Il n'était pas opaque. Il avait gardé un reflet. Estompé mais nettement compréhensible. Qui jeta Shadyi Sulim dans la confusion. Et sa fille aussi dès qu'elle la rejoignit et lui rapporta sa vision. Un tel message à une Shuntnô ! Laquelle, certes, ne l'avait pas reçu. Mais qui l'avait pénétré ? Et comment avait-il été exploité ?

      - Nous ne pouvons pas garder ceci pour nous. La Saât Shadyi Efhin doit être prévenue, dit Irsin.

      - Elle semble que oui, admit sa mère.

      Le Shadum, le siège de l'apprivoisement, ne se trouvait pas à Djezereth même mais à cinq raïnê (15 km) de la Capitale, en bordure de l'Océan.

      C'était un bâtiment isolé, peu visible des routes, allongé et bas, d'une couleur qui se fondait dans le paysage, d'un côté, caché par un bois, d'un autre par un coteau. Tous les terrains environnants lui appartenaient et il possédait aussi une plage privée seulement accessible par un étroit sentier qui descendait abruptement les roches rouges de la falaise.

      La Shadyi Sulim et sa fille s'y rendirent en cavale et demandèrent une entrevue qui leur fut accordée quand Sulim eut marqué de son signe secret une pastille de cire tiède, tendue dans son boîtier à couvercle par une des secrétaires de la Saât Shadyi, et que cette dernière l'eût regardé puis écrasé du pouce en disant : "Faites entrer."

      La Saât Shadyi Efhin, ancienne Una de la Saât Shadyi Runzi, jeta sur les arrivantes un regard peu amène.

      - Nous rencontrons les Asni ce soir. Votre communication est-elle absolument indispensable ? J'ai beaucoup de travail.

      Sulim laissa Irsin raconter brièvement où, comment et auprès de qui, elle avait acquis l'asheïa que sa mère tendit à la Saât Efhin qui reconnut aussitôt le signe de Runzi. Elle ne montra rien de ses émotions. Ses traits accusés gardèrent leur expression calme et sévère.

      - L'avez-vous lue ?

      - Je me suis permise... fit, un peu confuse, Sulim.

      - Vous avez bien fait. Je n'ai que trop à méditer d'ici ce soir. Que dit l'objet ?

      La Shadyi Sulim prit une longue inspiration et jeta :

      - C'est une Influence Rouge ! Enorme ! Terrifiante ! Comme la Yulhane n'en a pas connue depuis 5032 ! Pire peut-être que sous Nun Y Shun la Grande !

      Elle reprit son souffle. Elle guetta dans l'oeil de la Saât Shadyi un effarement semblable au sien. Mais le regard restait calme et froid.

      - Continuez, dit Efhin de ce ton net qu'elle avait.

      - Pire qu'elle y a deux mille cercles ! Et là, dans cette confusion de violence et de haine, j'ai vu un visage, un visage qu'on venait juste de me montrer.

      Elle se tourna vers Irsin qui prit le relais, rendant compte au passage des exigences de Thin Y Shun. Elle raconta le shinzhu.

      - Montrez-moi cet individu, dit la Saât Shadyi et son regard s'était éclairé d'une lueur d'intérêt.

      Irsin, comme devant sa mère, s'immobilisa, ouvrant largement les paupières et Efhin pénétra son esprit, se dirigeant à l'aide du nom Uhyev. Elle suivit ce fil dans le labyrinthe mnésique et rapidement vit le shinzhu avec sa psychosphère rouge sombre débordante de shin, sentant le fer, et pleine de filaments noirs sinueux. Elle se retira, rendant Irsin à ses clignements d'yeux et à ses gestes.

      Les traits de la Saât Shadyi avaient perdu leur opacité calme. Elle semblait assez troublée. Elle murmura :

      - Trop d'influx dans un même espace. La position est sérieuse.

      Elle congédia, avec des remerciements, les apprivoiseuses, disant qu'elle les ferait chercher dans l'après-midi. Elle demanda pour la forme si elles voyaient un inconvénient à ce qu'elle gardât le Baz jusque-là. Aucun inconvénient selon la formule idoine. Irsin et sa mère se retirèrent laissant la Saât Shadyi penchée sur la pierre plate qui occupait le creux de sa main.


      Dans sa méditère assombrie de rideaux verts elle enveloppait l'asheïa de sa conscience. Et, petite à petite, elle se retrouvait à la source d'une Influence Rouge.

      Les apprivoiseuses se retransmettaient directement, de conscience à conscience, les souvenirs. Mais, depuis deux mille cercles, les mémoires de la dernière Influence Rouge s'étaient affadies. Ce qu'elle voyait là était proche, intense.

      De grandes bêtes monstrueuses, comme elle n'en existe que dans l'ayu shunten (passé) très lointain, dans un espace où la yulhane n'habite pas, des bêtes à tête minuscule de saurienne au front plat, à la longue mâchoire, aux yeux sans âme, cruels, à cou immense, lourd et vif comme une grosse serpente, au corps extrêmement massif avec des pattes énormes et une queue gigantesque et fouettante, des bêtes effroyables, d'un gris très sombre, la peau dure et épaisse, se battaient à grands coups de crocs, de griffes, de queues hérissées de pointes... Des plaies atroces, laissées par l'arrachage de grands morceaux de chairs, giclaient des torrents de sang. On entendait des hurlements de fureur, le broiement des os gigantesques, le sifflement de queues, les claquements des chairs qui s'entrechoquaient, des galopades lourdes qui ébranlaient le ter, les mâchoires qui, n'ayant happé que de l'air, se heurtaient. On sentait une répugnante odeur qui, indescriptible, émanait de ces corps en mouvement et se mêlait à celle, écoeurante, du sang et à l'épouvantable remugle des viscères ouvertes.

      Toute la scène baignait dans un crépuscule rougeoyant où l'on voyait par éclairs briller les petits yeux atrocement haineux et malins des monstrueuses masses de chair.

      Elle s'agissait de la vision psychosphérique, dans les profondeurs sensibles de la conscience, que seule une initiée peut avoir. La Saât Shadyi Efhin remonta en surface et vit la partie émergée de l'iceberg, le réseau de yulhanes et d'ayons qui manifestaient une Influence Rouge et étaient manipulées par elle. Un étonnamment vaste réseau, d'une subtilité inattendue, un réseau dont elle vit quelques noeuds ou carrefours. Elle mit des noms sur des visages. Elle reconnut au passage Uhyev. Allant de surprise en surprise, elle songea avec accablement :

      - Et c'est distante de vingt cercles ! A quel point en sont les choses ici-même ? Comment est-elle possible que rien n'en ait été perçu ?

      Mais elle savait comment c'était possible : poser un leurre d'une grande subtilité. On croyait explorer, comme les Dames du Yi "le" faisaient régulièrement, la psychosphère fondamentale de l'ici, en mesurer la teneur pour réharmoniser l'ensemble et, en fait, on était dans une poche artificielle, l'extension d'un petit creux habilement caché et contrôlé, une fausse psychosphère. La chose n'était pas aisée à mettre en place mais faisable.

      Quoiqu'elle en soit, la mise en place et l'entretien d'un tel leurre exigeaient de solides connaissances en shadesh. Elle n'avait vu aucune figure qui fût celle d'une Dame du Yi mais une bonne sayin savait aussi se tenir physiquement à distance en empruntant à une yulhane quelconque, d'une manière totalement discrète, ses sens.

      On avait une expression pour ça chez les apprivoiseuses. On disait qu'on "se mettait derrière les rideaux" comme un ayon qui, dissimulé par eux, observe la rue d'une fenêtre et cette fenêtre symbolisait les yeux anonymes qu'on utilisait comme les siens propres pour examiner une scène dont on était absente corporellement.

      Le Baz était probablement trop estompé pour pouvoir y percevoir une conscience de sayin cachée dans une yulhane d'arrière-plan. Une trace pouvait toutefois être encore perceptible mais, jusqu'au soir, la distance était trop courte pour approfondir la méditation.

      La Saât Shadyi se leva, tira les rideaux verts, éteignit les quatre bougies, laissa l'asheïa sur le petit meuble qui portait les trois coupes rituelles, devant le djât, et sortit de la tedeï par une porte dérobée derrière un panneau de bois peint.

      De là elle gagna l'écurie et plus précisément le fond de la stalle de sa cavale ; une partie du mur où était scellée la mangeoire pivota ; elle sella sa bête, l'enfourcha et partit au grand galop pour Djezereth où elle atteignit une petite maison des faubourgs qui appartenait au Yi. De là, elle emprunta à pied un souterrain qui la conduisit directement sous le Palais puis gagna, par un labyrinthe d'escaliers, de portes et de petites salles, la pièce aveugle mais agréablement arrangée, jouxtant le Bureau Bleu de l'Impératrice, où elle recevait secrètement les rares personnalités et espionnes qui en connaissaient l'existence.

       


      43 Dame du Yi, une des quatorze Chèfes des Apprivoiseuses.

      44 Première Dame du Yi.