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      Ce besoin d'aller dans son bureau en plein milieu d'une répétition de l'Epopée de Thin Ushir de Luane Isarot, pièce qu'elle adorait et mettait pour la première fois en scène (le Palais avait un très beau théâtre et une excellente troupe), ce besoin pour être irrépressible n'en paraissait que plus ridicule.

      Nun Y Shun traversa le Palais et monta deux étages en doutant de sa santé mentale. Et la Saât Shadyi dut lui faire des excuses.

      - Le problème est de très grande importance et je me suis permise de vous influencer, fit-elle de sa voix calme et froide. Veuillez me le pardonner.

      L'Impératrice n'apprécia pas. Elle avait un très grand sens de sa majesté, du caractère sacré de sa fonction, et donc de sa personne, et cette manipulation était une grave impudence qui frôlait le crime de lèse-Impératrice au moins dans son principe sinon dans ses effets. La Saât Shadyi sentit sa colère et dit rapidement, d'un ton neutre et uni :

      - Le problème est d'immense importance. C'est d'une Influence Rouge dont elle s'agit, Majesté. Ici-même ! Puis-je vous la montrer ?

      Les mots, leur sens inouï, pénétrèrent difficilement dans sa conscience. Elle commença par les rejeter, se disant que la Cheffe Suprême des Apprivoiseuses était devenue folle, soudain, qu'elle devait veiller à sa sécurité. Mais la Saât Shadyi semblait on ne peut plus paisible et maîtresse d'elle-même. La colère qui assombrissait sa pensée reflua, prit une place de plus en plus étroite dans la nouvelle perspective qui se dessinait, devenait plus nette. Mais nette comme une claque ! L'Impératrice balbutia :

      - Mais... les Influences Rouges sont effacées. Elles appartiennent à l'ayu shunten !

      - Nous le croyions, fit simplement la Saât Shadyi. Permettez-moi de vous montrer.

      Mais l'Impératrice refusa.

      Elle savait ce que "montrer" voulait dire pour une sayin. On devait fermer les yeux, se mettre en position mentale de réceptivité : elle vous communiquait des images. On se retrouvait comme dans un de ces rêves intenses qui paraissent réels. Des rêves qui peuvent être des cauchemars...

      Ces visions que produisait un autre esprit, accordées à sa psychosphère personnelle, avaient une texture étrangère et bizarre qu'on ne pouvait guère trouver agréable. Son orgueil et son naturel farouche rendaient Nun Y Shun particulièrement rétive à toute intrusion dans sa psyché. Et puis elle continuait de se méfier.

      Comment admettre qu'une Influence Rouge s'étende en 7034? Cela semblait du délire. Et puis la Saât Shadyi l'avait dominée, obligée à la rejoindre, sans qu'elle s'en doute, sans qu'elle ressente cette texture bizarre d'une émission étrangère, sensation qui permet de la rejeter. Cette apprivoiseuse était très puissante !

      Et quelle confiance pouvait-elle lui accorder ? Son rôle était sensé impliquer de grandes qualités et les Dames du Yi étaient fidèles à l'Impéria mais comment savoir ? Efhin pouvait être devenue folle. Le Yi avait pu décider de trahir, de la remplacer par une autre Impératrice de son choix, de s'allier avec une des Dames du Jardin ; Dame Shuntaï, Dame Seznê Y Shun, d'autres peut-être...

      Elle ne pouvait prendre le risque d'ouvrir sa conscience. Mais à qui pouvait-elle faire confiance ? Elle ne vit qu'Uat Soyan, sa confesseuse. Elle dit enfin :

      - Je vous demanderai de montrer (elle appuya le mot) à la personne que je vais vous envoyer et qui a toute ma confiance.

      Elle esquissa le mouvement de se retirer, s'attendant à être retenue mais la Dame du Yi ne dit rien et ne fit pas un geste.

      Ressentant le grand calme et la maîtrise de soi qui émanaient d'Efhin, l'Impératrice eut un pouce de confusion et salua, avant de sortir, avec un excessif respect. Sa peur, que la tranquillité ferme de l'apprivoiseuse rendait irrationnelle, la troublait. Elle avait hâte de voir Uat Soyan qui, selon son habitude, était chez elle car elle ne quittait ses appartements qui jouxtaient la chapelle de l'Impératrice qu'une fois par cercle pour son pèlerinage au Mont Thaï.

      Nun Y Shun ne voulait pas faire attendre la Dame du Yi. Elle se contenta de dire à sa confesseuse d'aller immédiatement dans le Bureau Bleu et de revenir la trouver, aussitôt qu'elle serait libérée. Elle lui expliqua brièvement que la Saât Shadyi avait un message-yi à transmettre.

      Uat Soyan frappa un petit boô de cuivre, demanda au serviteur qui accourut de faire quérir la Musique de l'Impératrice et la Dame de Bouche.

      - Ne vous souciez de rien. Restaurez-vous et laissez les eïtho vous bercer et détendre.

      L'Impératrice se laissa conduire jusqu'à un fauteuil confortable. Elle s'y installait quand la Dame de Bouche, une yulhane joviale, vêtue sans goût, arriva, suivie de serviteurs portant quelques plateaux. Uat Soyan s'éclipsa.

      - Vous avez grandement troublé l'Impératrice. Je l'ai rarement vue si pâle et l'air aussi agité.

      La Saât Shadyi ne fit pas de commentaire. Elle demanda :

      - Etes-vous prête ? Nous avons retrouvé un message perdu. Sa teneur à de quoi surprendre.

      Uat Soyan se fit réceptive.

      A la fin de la vision elle était quelque peu ébranlée mais l'apprivoiseuse reconnut qu'elle tenait bien le choc et sortit de sa réserve :

      - C'est une éprouvante expérience. Vous devriez prendre quelque cordial.

      La confesseuse montra un petit meuble clos dont la Dame du Yi ouvrit les panneaux marquetés et sortit un flacon de rose somalin et un verre à pied qu'elle emplit à pleins bords de liqueur et tendit à sa pâle "victime". Uat Soyan le vida d'un trait et le bleu de ses joues se fit plus vif. Elle remercia et dit qu'elle devait rendre compte immédiatement à Nun Y Shun. Elle se dirigea vers la porte d'un pas encore mal assuré. L'apprivoiseuse ajouta :

      - Veuillez transmettre que j'attends ici que l'Impératrice m'éclaire sur ses décisions.

      La main déjà sur la poignée, Uat Soyan tourna la tête d'un air étonné :

      - Mais... Elle me semble que Nun Y Shun voudra réunir le Haut Conseil. Pour une affaire de cette importance... La chose doit s'organiser. Toutes les Dames du Conseil ne sont pas à Djezereth. Et puis elle y aura discussions, débats votes...

      - Demandez, je vous prie, à l'Impératrice de concevoir l'extrême urgence de l'entreprise. J'attendrai jusqu'au crépuscule. Transmettez qu'alors, en absence de décision nette de sa part, le Yi prendra, de sa propre cheffe, des mesures adéquates.


      Même sous forme de simple récit, qu'on imageait de sa manière propre, selon son tempérament, qui n'avait pas l'étrangeté et la puissance d'un message-yi, l'Influence Rouge semblait une épouvantable zone de la psychosphère.

      Quoique remise de sa peur d'être influencée, grâce aux notes délicieuses des eïtho jouant la nostalgique Unde Tedoï de Lhin Zureï et aux goûts contrastés des gâteaux de rendô aux épices, l'Impératrice se sentait de nouveau faible et dépassée. Mais quand la confesseuse lui eut retransmis la dernière intervention de la Dame du Yi, ceci la plus fidèlement possible, Nun Y Shun se mit en colère.

      - Que croient ces Dames du Yi ? Que l'Impéria est à leur botte? C'est le Haut Conseil qui décide dans les cas graves et nul autre ! Le Yi fera pour Thal ce que nous lui dirons de faire, dans l'espace dont nous déciderons ! Voilà ce que vous allez lui transmettre ! (Elle vrilla son regard dans celui de la confesseuse comme pour atteindre à travers elle l'insolente Saât Shadyi Efhin.) Qu'elle n'attende pas plus !

      Uat Soyan l'apaisa, lui fit raisonnablement entrevoir que seules les apprivoiseuses pouvaient régler une affaire d'influence...


      *


      - Et le Zaïn !

      On était au Haut Conseil et l'après-midi touchait à sa fin.

      Seulement douze sur les vingt Conseillères étaient présentes.

      Dame Thelu avait fait la même remarque que la confesseuse à l'Impératrice : les apprivoiseuses seules pouvaient contrer une Influence. La Conseillère Luan Di, qui n'était pas Noble Dame, fut la première à se souvenir de la Consoeurie Zenoï.

      La Nun Y Shun du cercle 5000 avait anéanti la dernière Influence Rouge parce qu'elle était elle-même sayin-zenièh et que la Consoeurie avait amplement participé aux côtés du Jardin et du Yi à cette victoire.

      La Consoeurie Zenoï était indéniablement entrée dans l'ombre. Sa puissance n'avait pas résisté à l'équilibre des influences. Thal, Tamyan, Tamanarev avaient chacune trouvé les limites de sa sphère. L'Adhalique Thalienne, l'Adhalique Minoyenne et les Apprivoiseuses dansaient elles aussi un ballet bien huilé. La rugosité, la rapidité, l'intensité de la danse-lutte, avait perdu son utilité.

      L'espace de rayonnement du Zaïn semblait dépassé.

      Les danseuses-lutteuses n'avaient plus qu'une fonction de gardiennes, sans lustre. La Consoeurie s'était d'ailleurs dissoute en 6784, voici deux cent cinquante cercles, ne conservant plus que son nom et des écoles où l'on apprenait à maîtriser yandaé indociles et délinquantes. La Consoeurie Zenoï ne faisait plus partie des conversations sauf quand on se demandait, rarement, si la dissolution ne l'avait pas faite entrer dans le secret, si, en sous-main, le Zaïn ne continuait pas de se réunir. Elle était devenue dans le langage courant "la Garde".

      La Garde était engagée par les Familles et les particulières, par les commerçantes, les artisanes, les yulhanes d'affaire, les avocates, les prêtresses, les Dames... pour surveiller les yandaé, garder les biens, veiller de manière générale à l'ordre. L'ordre régnait et elles avaient une tâche légère. Leur grand nombre n'avait fait qu'augmenter au cours des deux dernières spirales et le métier était devenu banal, peu rémunéré mais facile et tranquille. On formait en 7034 une gardienne en quelques cercles et c'était pour beaucoup le moyen rapide d'avoir une agréable activité (quand on avait aucune ambition ou passion spécifique).

      Les Grandes Dames, l'Impératrice, avaient bien des cheffes à la tête de leurs nombreuses gardiennes. Mais leur pouvoir restait limité et de routine.

      Aucune figure zenoï ne pouvait se comparer à... ne serait-ce qu'une hanuna (dans la hiérarchie du Yi, niveau précédent celui de shadyi) ou une Dji (l'Adhalique fait succéder les Adun, les Dji puis les Asni et enfin place la Shôdoran toute en haute de la pyramide) ou encore la Présidente d'un conseil de troisième importance.

      La remarque de la roturière Luan Di fut donc reçue avec mépris.

      Mais cette musicienne, joueuse d'une sorte de trompette thalienne, au Grand Orchestre de Djezereth, que le sort avait désigné pour un cercle comme une des quatre représentantes des ligues (celles des artistes et artisanes, des doctoresses et personnes soignantes, des yulhanes d'affaires et commerçantes, et enfin des céréalières maraîchères et sacrificatrices), cette représentante donc de la première ligue du "Cinquième Laborieux" comme les nommaient ironiquement les représentantes du Jardin, n'admirant que les artistes mortes (et, à l'article de leur propre décès, leur doctoresse), cette Luan Di avait le caractère intrépide.

      Elle défia du regard les Grandes Dames qui, normalement dix (mais seules six étaient là), représentaient la moitié des Conseillères Hautes. Sur les dix restantes des vingt initiales, quatre allaient donc aux "Laborieuses" et six se répartissaient entre les trois représentantes de l'Adhalique Thalienne et les trois du Yi.

      Si les quatre laborieuses étaient présentes, car elles ne manquaient aucune réunion du Haut Conseil, l'Ashat Nin n'avait envoyé qu'une de ses trois représentantes et le Yi exactement de même.

      Toutes avaient été choisies par le tirage au sort ; les laborieuses pour un cercle, les religieuses et les apprivoiseuses pour deux, les Dames pour trois. Le Haut Conseil, présidé par l'Impératrice elle-même, avait des décisions de gouvernement à prendre et elle semblait donc normale que les noblesses dirigeantes y fussent, majoritairement et sur plus d'étendue, représentées.

      Luan Di jeta :

      - Nous ne pouvons éliminer sans savoir une actrice essentielle du... ballet ! La Consoeurie n'est pas morte !

      Elle s'avança dans l'allée, au fil des sièges à grands dossiers et nobles accoudoirs, vers le plus digne encore où trônait l'Impératrice. Elle fit une révérence des plus nuancées, respectueuse mais si parfaitement souple qu'elle en paraissait désinvolte. Elle demanda du signe conventionnel la parole à sa supérieure mais c'était trop solennelle après d'intenses débats où chacune était déjà intervenue et, quand l'Impératrice eut dit, devant parler la première : "Je vous en prie", elle jeta avec un étonnant ton d'autorité :

      - Je suis la Soeur Aînée !

      L'Impératrice réagit la première, demanda des preuves à une telle assertion.

      Preuve qui lui fut fournie avec tant de proximité qu'elle en fut, avec toutes, totalement stupéfiée, clouée sur place.

      La yulhane disparut dans un tourbillon de gestes impossible à détailler. Elle se tenait debout à la gauche de l'Impératrice, parfaitement immobile, calme, maîtresse d'elle-même, avant seulement qu'on eût réalisé qu'un déplacement s'était produit, un déplacement de cinq ou six duan (8 à 10 m).