|
17
Les gardiennes postées aux portes de la Salle du Haut Conseil, à la fois déroutées et éblouies, ne bronchèrent pas. La représentante des apprivoiseuses eut si peu de réaction que l'Impératrice crut à une complicité, se vit ignoblement trahie et crut se trouver en son dernier lieu. Elle eut une grande et noble réaction qui s'accordait avec sa fière allure et ses traits harmonieux. Elle se tourna vers la zenièh, pivotant seulement du buste et dit, superbe : - Prenez la yed de votre Impératrice mais permettez-lui de se recueillir et de quitter ce monde dans l'union avec sa Créatrice. Elle allait se laisser glisser sur le sol en position de méditante et esquissait déjà le signe du losange quand la représentante des apprivoiseuses jeta pour l'en empêcher : - Le danger est imaginaire. La zenièh ne menace pas. Sa psychosphère est d'un jaune sans mélange. Nun Y Shun s'immobilisa, encore méfiante, suspendue, se demandant si l'apprivoiseuse disait vraie ou si elle s'agissait d'un habile faux-semblant pour tromper sa vigilance. Elle scruta Luan Di qui s'était appuyée sur une de ses hanches et avait une posture qui pour être décontractée - donc peu respectueuse - n'en semblait pas moins totalement inoffensive. Le jaune franc pouvait en effet s'y accorder car c'était la nuance psychosphérique de l'intelligence et de la sympathie, comme toutes l'avaient appris à l'école. Et effectivement, Luan Di avait un sourire presque candide, attirant, même si ses yeux brillaient d'esprit au point d'en paraître un peu moqueurs. Elle approuva : - Notre Dame, je n'ai aucune intention hostile ni contre Elle, ni contre l'Impéria. Je regrette si la preuve (elle souligna le mot) que vous m'avez demandée a été un peu brusque. N'en accusez que ma formation et mon zèle. Je suis au service de l'Impéria pour lutter contre l'Influence Rouge. Mes soeurs sont à son service. - Quel est leur nombre ? jeta Nun Y Shun, irritée. - Nous sommes dix mille à Thal, Honorable Dame. Et autant réparties sur Tamyan et Tamanarev. Nun Y Shun fut, comme les autres, étonnée de ces chiffres. Elle demanda si elle s'agissait de gardiennes des écoles mais Luan Di lui affirma que non, que les zenièh avaient été formées en secret, qu'elles exerçaient pour la grande majorité un autre métier que celui de gardienne. - Vous voulez dire qu'existe dans l'Impéria et ailleurs une Garde cachée aux yeux de l'Impératrice ! cria Noble Dame Thelu effarée. - C'est cela même ! lui répondit Luan Di d'un ton de défi. La chose était si grave qu'on oublia l'Influence Rouge. - L'Impéria ne peut admettre... commença l'Impératrice mais, curieuse, intéressée, elle interrompit ce fil, en attrapa un autre, demanda : "Mais dans quel but ?" - Si l'Honorable Majesté me permet de lui rappeler notre histoire... L'Impératrice fit un geste et Luan commença, prenant petite à petite de l'expression et du mouvement, se promenant dans l'allée au milieu des fauteuils à haut dossier dignement alignés de part et d'autre : - Le Zaïn s'est officiellement dissous en 6784 sur l'impulsion de la Soeur Aînée Uti Lim parce que notre Consoeurie n'avait plus sa place dans l'équilibre des finesses du Yev. Son discours de dissolution est resté inoubliable à nos yeux. Il fut dit avec une tristesse que l'inévitable nécessité rendait plus poignante encore : "Le Zaïn est d'un espace effacé. C'était son but de se gommer, d'arriver à une configuration des influx qui ne nécessiterait plus sa farouche et vigoureuse intervention. La dernière Influence Rouge est distante de 1752 cercles. Elle semble que ses germes soient totalement anéantis. Nous avons gagné. Cette victoire que l'éloignement a confirmée était notre but et est donc notre finalité. Nous ne sommes plus utiles, mes Soeurs, et c'est après de très cruelles réflexions que je dois vous faire partager ma peine en vous annonçant la dissolution officielle de la Consoeurie Zenoï..." - C'était une énorme réunion et elle y eut une énorme clameur. Mais la Consoeurie fut effectivement dissoute et cette décision rendue publique. "Uti Lim décéda cinq cercles plus loin. Son testament fut ouvert et son héritière y trouva la demande volontairement gardée jusque-là totalement secrète (ni celles qui témoignaient, ni la notairesse n'avaient lu le document, se contentant, les unes d'en constater la signature, et l'autre de le conserver en son coffre), le désir qu'elle reformât officieusement le Zaïn. "Comment la défunte justifiait-elle cette décision ? Par la simple prudence. Elle avait réfléchi encore, conclu que la sécurité de 1752 cercles ne pouvait être absolue, que le guet devait continuer malgré toute, discrètement. Elle s'appuyait sur divers textes de Shadulha. Elle en donnait une interprétation convaincante. "Fût-ce par simple respect pour le voeu d'une morte ou pour d'autres raisons, sa successeuse, sa benjamine, reforma la Consoeurie qui, n'ayant été dissoute que depuis cinq cercles, n'avait rien perdu ou presque de sa structure. Les soeurs qui avaient eu une place prépondérante dans la hiérarchie avaient comme les autres trouvé une occupation, en générale, totalement différente (leur déception les détournait volontairement du zaïn). Elles formèrent par petits groupes, discrètement, une nouvelle génération de zenièh qui prit l'habitude de cette nouvelle image de la Consoeurie. "Depuis plus de dix générations les choses fonctionnent ainsi, dans l'ombre. Jusqu'ici rien ne justifiait un retour en pleine lumière. - Si vous guettiez, jeta soudain, goguenarde, la représentante des apprivoiseuses, comment avez-vous pu ignorer cette Influence Rouge ? - Et vous-même ? rétorqua Luan Di. Elle s'agit d'évidence d'un leurre-yi, d'une poche virtuelle. Ce n'est pas notre domaine de déceler ces saloperies-psy ! Les joues de l'apprivoiseuse se violacèrent de fureur. Mais elle se maîtrisa. Entre les subtilités des apprivoiseuses et les actions fulgurantes des zenièh, la distance était grande et avait partout créé entre les deux ordres des dissensions. Mais on ne pouvait vaincre une Influence Rouge que conjointement, en associant ses talents. Et puis c'était vraie que la recherche des leurres était du ressort des apprivoiseuses. L'Impératrice ne l'ignorait pas. Elle dit : - Le Yi et l'Adhalique semblent forte peu se soucier des réunions du Haut Conseil. Quelle médiocre représentation pour un événement aussi crucial ! L'apprivoiseuse défendit son ordre, parla des graves empêchements de ses collègues, soit éloignement, soit maladie et la représentante de l'Ashat Nin, piquée au vif, mais ne sachant ce qui retenait les autres adhaliques, se rengorgea dans son double menton avec l'air le plus offusqué du monde. Deux Nobles Dames ricanèrent mais furent stoppées par un regard cinglant de Nun Y Shun. Un fugace éclair de complicité entraperçu dans le regard de la musicienne la lui rendit finalement sympathique après ses réticences de vanité. Cette yulhane lui inspira un de ses rares mouvements de confiance spontanée. Elle fit une demande directe et simple : - Vous sentez-vous capable d'intervenir efficacement ? - Oui Noble Dame, répondit sobrement la Cheffe du Zaïn. Le courant passa. C'était la plus grande qualité de l'Impératrice et la cause de son emprise sur les personnes (différente de celle qu'elle avait sur les Dames du Jardin) que d'être rapidement sûre de la valeur de quelqu'une et de lui manifester ce sentiment. Luan Di ne pouvait pas éviter d'en être flattée, de se sentir reconnue, et sa fidélité en devenait à toute épreuve. Si bien que son "Oui Noble Dame" débordait à la fois de confiance en soi et de chaleur. Ce que Nun Y Shun ressentit clairement. Et elle retrouva enfin un début de sérénité. Son agacement qui n'avait fait que s'étendre s'apaisa. La psychosphère du Haut Conseil se détendit. On avait un début de stratégie. Thelu ne put s'empêcher d'intervenir encore : - N'avons-nous pas assisté à un simple tour de passe-passe ? insinua-t'elle. Peut-on, sur une simple pirouette (elle regarda Luan Di) et l'affirmation d'une psychosphère d'une jolie couleur (elle se tourna vers l'apprivoiseuse), admettre la miraculeuse transformation d'une trompettiste en Soeur Aînée ? Sa mine à la suspicion exagérée, son ton goguenard, levèrent des rires, particulièrement chez les Nobles Dames qui formaient la moitié de l'assemblée (sans compter l'Impératrice). Dame Thelu ne s'était guère mise en avant dans les autres réunions du Haut Conseil. Elle était très étendue, atteignait presque soixante-douze cercles et sa lignée, parmi les plus prestigieuses, comptait plus d'une aïeule d'envergure. Les Thelu s'étaient illustrées à l'Influence Rouge de la cinquantième spirale. Les Thelu étaient très riches et possédaient la seconde plus grande flotte du commerce intense avec Tamanarev (après celle des Y Shun). On devait tenir compte de ses avis et, si elle avait été discrète, depuis deux cercles que le sort l'avait désignée pour le Haut Conseil, on devait s'arrêter - même si elle était apparemment le fruit d'une simple antipathie épidermique pour Luan Di - à sa méfiance et son acrimonie présentes. Mais l'Impératrice, qui n'appréciait pas spécialement Noble Dame Serreï Thelu dont le type de laideur lui déplaisait, manifesta aussitôt sa fidélité à celle qu'elle avait agréée : - Vous me laisserez seule juge, fit-elle d'une voix cinglante, sur ce point ! Nous procéderons à toute vérification nécessaire en personne. Me croit-on aisée à berner ? A cette dernière question Serreï Thelu ne put répondre que par la négative et sa souveraine montra qu'elle estimait la question réglée en s'adressant à l'apprivoiseuse : - Vous voudrez bien prévenir votre hiérarchie dans les meilleurs délais. Qu'elle se mette en rapport avec... (elle regarda la musicienne Di), la Cavalière d'Argent Luan Di ! Un profond silence se fit mais l'Impératrice se retirait et il fut suivi de nombreux murmures et même d'exclamations. Son règne de dix-neuf cercles avait été avare en élévations de roturières. Une Cavalière d'Argent était anoblie sans que toutefois cette noblesse fût héréditaire. Mais de Cavalière d'Argent à Cavalière Blanche, dont le lait devenait aristocratique, qui créait une lignée de Nobles Dames, elle n'y avait qu'un pas. Le fait avait de nombreuses conséquences mais dont la plus immédiate était que Luan Di devait pour la fin de son cercle de Conseillère passer dans le rang des Nobles Dames. Ce qui signifiait que l'une d'entre elles devait lui offrir son siège. Et, là encore, le sort déciderait. - Et si la malchance me désignait ? pensait la Noble Dame Thelu que la rebuffade de l'Impératrice poussait à croire que cette musicienne lui portait malheur. Elle se souvint, par pure association d'idée d'une anecdote qu'on lui avait racontée sur la très grande Nun Y Shun de la cinquantième spirale : A quelqu'une qui lui demandait ce qu'elle appréciait comme musique elle aurait répondu, après ce qui apparaissait comme une intense réflexion et avec le ton de la sincérité : "J'aime bien le mi." Se rappeler de ça alors même qu'elle était inquiète et mécontente lui sembla absurde et ne la dérida pas. Elle se leva assez péniblement de son fauteuil, s'appuyant lourdement sur un des accoudoirs et sur sa canne. Deux Nobles Dames étaient rapidement sorties dans le sillage de l'Impératrice mais les trois autres, après quelques commentaires à voix basse, entourèrent leur nouvelle pairesse et la félicitèrent bruyamment. La représentante du Yi et celle de l'Adhalique échangèrent à l'écart quelques propos indistincts. Bientôt on se séparait. L'apprivoiseuse alla rendre compte à son hanuna, sa supérieure hiérarchique. Mais déjà l'Impératrice avait renseigné sa confesseuse et celle-ci rejoignit le Bureau Bleu. Le crépuscule pointait.
La Saât Shadyi n'avait pas attendu pourtant. Elle n'était ni dans le bureau ni dans la pièce secrète qui le jouxtait et dont Uat Soyan connaissait l'existence. Elle galopait vers le Shadum. Elle savait ce qui s'était passée au Haut Conseil. Une affaire aussi grave qu'une Influence Rouge exigeait des moyens extrêmes et ne pouvait s'accommoder des lois communes. La Saât Shadyi avait assisté à la réunion. Laissant son corps fonctionner au ralenti, paisiblement assise en tailleuse dans la pièce secrète, misant sur le peu de risque qu'elle fût dérangée, vue le lieu, elle se projeta dans la Salle du Haut Conseil puis, là, dans le corps d'une des yulhanes présentes, une des Nobles Dames, la moins étendue, parce qu'on est plus étourdie, moins observatrice à vingt-cinq cercles qu'à quarante ou cinquante et moins tournée vers l'intérieure et qu'ainsi sa présence passerait inaperçue. Elle s'ancra dans les mémoires, les archives, là où la conscience n'allait que dans un but précis, cherchant un souvenir, sinon quand elle rêvait. Elle posa sa propre image dans un décor d'extérieure, une réunion pour une course d'obstacle, souvenir récent, proche de la conscience mais où le très grand nombre de figures enregistrées rendait l'apparition de la sienne peu spectaculaire. L'apprivoiseuse devait emporter et reconstruire sa propre image dans la mémoire de son hôtesse. Elle lui permettrait le retour, comme une porte qui relie deux pièces. Toute se passa bien, en douceur. La Noble Dame Sii ne s'aperçut pas du changement de son matériel mnésique et la Saât Shadyi fut aux premières loges et put suivre mot à mot, geste à geste, la réunion du Haut Conseil. Elle avait failli révéler sa présence à Dame Sii tant la résurgence du Zaïn était flamboyante. Elle savait que la Consoeurie existait encore clandestinement mais elle n'imaginait pas une telle puissance. La représentante des apprivoiseuses, peu initiée, d'esprit modérément délié, n'avait pas perçu le quart de ce qu'une Saât Shadyi ressentait. Cette Luan Di avait, certes, une psychosphère du plus beau jaune franc, sympathique et même candide. Mais la source de ce jaune était de cette "blancheur d'argent, miroir tranchant, reflétant la soleille" que décrivait Undu Telem, théoricienne du Yi, dans Irsat Sayin, son plus célèbre ouvrage. Cette blancheur d'argent ne se révélait que dans deux cas : chez les fanatiques, folles exaltées, et chez les Tadjineï, les prophétesses, les messagères. C'étaient les deux faces, l'une lumineuse et pure, l'autre sombre et souillée, de la même médaille. Les unes étaient inspirées par Déesse ; les autres possédées par la Diablesse. Mais la couleur était la même, celle de l'invincibilité. Les prophétesses que la Shezaïn Anayev habitait, les fanatiques que la Démone manipulait étaient ancrées au jaillissement de la Totalité, participant à la Structuration et se trouvaient donc hors de portée de l'emprise yulheïn fût-elle celle d'une Dame du Yi. Elles ne dépendaient que de l'Etendue. Alors ? Luan Di était-elle une Messagère ou une fanatique ? C'était la seule question d'importance.
|