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En fait elle s'agissait d'un leurre. Osé, flagrant, habile. Imiter une blancheur d'argent n'était pas très difficile. La littérature était pleine de descriptions sur cette émission psychosphérique caractéristique d'une Messagère (les figures les plus mythiques de la yulhanité avec Shadulha comme meilleure représentante), une couleur que seules les apprivoiseuses décelaient mais qui se traduisait par un grand charisme, une voix magnétique, le don de convaincre et de séduire, des vues vastes et lointaines, de l'ambition, une grande capacité de travail et, une confiance en soi à toute épreuve, du courage, de l'opiniâtreté, toutes les qualités d'une grande meneuse de yulhanes. Certes les fanatiques, les intégristes, les monomaniaques d'envergure avaient la même couleur mentale mais la littérature voulait qu'on sût, malgré toute, les distinguer. La belle épopée de la sayin Thesden la montrait en train de déceler un infime réseau de lignes d'un vert bilieux grillageant le clair ton jaune, grâce à quoi elle s'apercevait que la prêtresse Nûd était une sectaire, exaltée, inspirée par la Démone, et non une révolutionnaire au coeur pur, guidée par Déesse. Mais c'était du roman, de la fable. Dans les faits, les apprivoiseuses n'observaient rien de ce genre et d'ailleurs la Messagère de l'une pouvait être la fanatique de l'autre comme cela se constatait dans les traditions de l'Adhalique Thalienne, de l'Adhalique Minoyenne, du Yi, du Zaïn, de la Noblesse. Telle Impératrice, que les Nobles Dames admiraient parce qu'elle avait unifié Thal, transformé en Impéria ce qui n'était encore que Familles dispersées et opposées, était par d'autres, des intellectuelles, considérée comme une tyranne, une dictatrice, une despote, une oppresseuse, une absolutiste etc... Certes, elle avait arraché les Familles à leurs dissensions mesquines et donné au Continent un centre d'une splendeur à peine concevable à Sharzat, du côté de la Lumière 45 , en face de Tamyan. Elle y avait construit un temple d'une immensité et d'une richesse inouïes quand les Familles vivaient encore dans des sortes de huttes. Elle y avait érigé un véritable palais. Elle avait su regrouper autour d'elle et diriger les zenièh et les sayin, les organiser et mener contre les Mères les plus coriaces, et, grâce à elles, influencer le Continent tout entier et Tamyan. Et même Tamanarev en subit l'emprise. Et ces faits étaient des plus admirables. Mais les intellectuelles en étalaient impudiquement le coût. Une volonté avait plié les autres ; une vision écrasé celle des autres. On estimait que la création de l'Impéria était une bonne chose, une chose sacrée parce que l'on continuait de vivre dans l'Impéria, qu'on avait été façonnée par elle. Mais si l'Impératrice n'avait pas agi ? Si les Familles avaient continué de suivre leur plus lent cheminement ? Les réalités seraient-elles meilleures ou pires ? Conditionnées par elles on les eût probablement trouvées bonnes. Quoiqu'elle en soit de ces cas tendancieux où, pour les unes, on avait affaire à une Messagère et, pour les autres, à une folle, la littérature fournissait aux yulhanes la description de la blancheur d'argent à la luminosité insoutenable, de la minuscule vibration sonore métallique et de l'odeur d'une prégnante acidité qui l'accompagnaient. On pouvait donc l'imaginer, lui donner image. Et en envelopper une conscience. C'était osée parce que jouer avec la psychosphère ne peut guère être recommandée. C'était habile parce que flagrante. Pour n'importe quelle apprivoiseuse elle apparaissait comme évidente qu'on pouvait imaginer des états psychiques et les faire passer pour vrais. Une partie de leur travail reposait sur cette connaissance. En lisant une psychosphère une sayin doit se poser la question de son authenticité. Cette colère est-elle feinte ? Cette conviction est-elle vraiment assurée ? Cette affection est-elle sincère ? etc... La psychosphère était formée de ce que l'on montrait et de ce que l'on cachait. Mais allait-on supposer qu'une blancheur d'argent fût un faux-semblant ? Quand elle est si normale de creuser derrière l'apparence ? Quand si aisément le mensonge peut être décelé ? Qui prendrait le risque de se ridiculiser, de se totalement déconsidérer ? Cela semblait si sotte de créer un leurre de blancheur d'argent qu'on n'irait pas le vérifier. Et l'habileté avait été de prévoir cette réaction.
Asni Fayin, l'épaisse Asni aux dehors rustiques et maladroits mais en fait fine, ambitieuse et opiniâtre, avait décidé, vingt cercles en arrière, de fabriquer une Messagère ! Vingt cercles... On ne peut que faire le rapprochement avec la disparition du Baz. Asni Fayin avait donc vu le Baz. Elle avait vu le ballet hideux. Elle avait compris que seule une Messagère pouvait résoudre cette terrible Influence Rouge. Sans une Messagère la yulhanité était condamnée. Asni Fayin savait beaucoup de choses. Elle n'ignorait pas que le Zaïn continuait, dans le secret, de se perfectionner. Mais ça n'était pas suffisante - même s'il s'harmonisait avec le Yi - pour maîtriser la menace que le Baz révélait. Seule une Messagère, charismatique, éclairée par Déesse, pouvait unifier les finesses de l'Impéria, donner une source commune aux psychosphères. Une Messagère rendait réelle, yulhanisait, Celle que toutes vénéraient, Ayan, Déesse. Mais cette Envoyée de Déesse, cette Elue, devait-elle être vraie ? Son rôle était d'unifier les volontés. Peu importait qu'elle fût réellement la représentante de Déesse sur le Ter. Elle suffisait que les yulhanes y croient ! Et elles y croiraient ! Asni Fayin adopta Luan Di. Une fillette de neuf cercles (apparemment timide et rêveuse mais, là-dessous, décidée et patiente) qu'elle forma. L'imaginative et intelligente petite Luan était très ignorante. Elle était facile de la nourrir d'histoires choisies, d'épanouir en elle des images de messagères. Asni Fayin cultiva le paysage de sa psychosphère. Elle lui montra les Grandes Images, celles de la Shadulznê mais aussi du Shenzaï et des Unud Ennenon. Asni Fayin n'était pas apprivoiseuse. Elle n'avait pas le don de projeter instantanément dans un esprit une image choisie mais elle connaissait d'autres méthodes, celle des mystiques adhaliques thaliennes. Sa technique était beaucoup plus lente. Elle jetait des graines d'images soigneusement sélectionnées dans la conscience de Luan et, comme celles d'une plante à fleurs, les arrosait, soignait, cultivait. Ces graines d'images sélectionnées, elle les piochait dans la réserve des Grandes Images, les plus grandioses textes mystiques du Yev, ceux auxquels toutes les spécialistes faisant autorité reconnaissaient la richesse en images, la très grande capacité à les susciter, puissantes, frappantes, comme vraies ("on s'y croirait !"). Elle les lisait à Luan ou les lui faisait lire par son ushanli. Elle n'exigeait pas de Luan qu'elle lise elle-même, ne voulant leur associer aucun effort, aucune contrainte. Agréablement bercée, la fillette se rendait réceptive et les faisait siennes, voyant à sa manière les splendides Messagères de la yulhanité et leurs extraordinaires vies. Elle en devenait totalement imprégnée. A tel point que, sans s'en douter, elle dégageait petite à petite une psychosphère qui ressemblait de plus en plus à celle d'une vraie messagère ! Cette ignorance participait à l'authenticité du jaune franc, sympathique et candide et, si on le creusait, on voyait une belle blancheur d'argent prise aux meilleures sources ! Eût-on cherché encore, en deçà, on se fût aperçue qu'elle ne s'agissait que de rêverie. Luan Di ne se prenait pas la moins du monde pour une Messagère. Elle était simplement habitée par des souvenirs littéraires ! Et on eût su qui lui avait inculqué ces pensées. Si la musicienne ne se croyait pas Elue de Déesse d'où tirait-elle son assurance présente, presque son arrogance ? C'est là qu'Asni Fayin avait été plus habile encore. En la faisant former physiquement par le Zaïn. Asni Fayin, très intéressée par l'histoire de la Consoeurie Zenoï, pouvant puiser dans l'extraordinaire bibliothèque de l'Ashat Nin, dès trente cercles était persuadée que le Zaïn ne pouvait s'être véritablement dissous, qu'il devait se continuer, dans le secret. Elle avait cherché et fini par repérer une des joueuses d'eïtho de l'orchestre de Djezereth à un signe qu'elle fit, que Fayin connaissait, dont elle avait lu la description et l'explication dans un ouvrage rare et peu connu. Elle l'avait faite suivre pendant des journées entières, fait noter tous ses déplacements et fini par isoler de discrètes visites à une petite librairie du quartier Lyd, paisible, excentré. Elle avait fait surveiller cette boutique où nuitamment se rendaient une par une, par des voies différentes, de cinq à huit yulhanes discrètes et anonymes. Ceci chaque dix journées environ, de manière élastique, selon semblait-elle l'état de la cièle : on cherchait les lunes étroits, les soirées nuageuses, sombres voire pluvieuses. Elle avait fait suivre encore ces yulhanes-là, repérer leur habitation puis leurs noms. Et finalement elle eut une liste qu'elle ne savait encore comment utiliser. Puis elle adopta Luan. Et l'imposa comme élève du Zaïn. Simplement en convoquant à l'Ashat Nin la libraire et la musicienne et en leur communiquant ce qu'elle savait et ce qu'elle voulait en échange de son silence. Cela ne pouvait qu'arranger la Consoeurie d'avoir une des leurs comme protégée d'une Asni. La hiérarchie zenoï donna son accord (comptant s'attacher fidèlement la gamine et l'employer à espionner l'Adhalique de l'intérieure). Et cela réussit. Au-delà de tout espoir. Luan était une zenièh-née. Etendue de vingt-huit cercles en 7034, elle avait, la saison effacée, été reconnue à l'unanimité moins deux voix, Soeur Aïnée du Zaïn ! Elle dansait avec une perfection qu'on n'avait pas vue depuis Uden Lev, Mayan Shid, Elyn Deden pour ne parler que des plus connues championnes du zaïn. Asni Fayin aurait dû l'ignorer : Luan Di était fidèle à sa Consoeurie. Mais elle aimait sa mère adoptive. Elle lui faisait confiance. Et, pour Luan, Asni Fayin était sa seule et unique mère. Elle aimait ses gros traits, sa carrure de yandaé, ses solides mains, sa voix rugueuse et ses maladresses. Elle la savait ambitieuse et subtile et s'en réjouissait. Cela l'amusait de voir Fayin tromper son monde. Elle n'y voyait rien de négative. Elle ne concevait seulement pas que sa "mère" pût mal agir. Etait-elle trop naïve ? Mais Asni Fayin l'aimait aussi. Sincèrement. Comme on aime sa fille. Elle était fière de son ascension au sein du Zaïn. Elle manipulait et utilisait Luan mais sans imaginer la léser de quoi que ce soit. En quoi jouer un rôle de Messagère pouvait-elle lui nuire ? C'était le plus beau rôle concevable pour une yulhane. Il ferait d'elle une sorte de demi-déesse intouchable et sacrée !
45 Le sud. (En référence à Tha, la Géante de la Lumière, une des six directions (enfantes) de l'Etendue, dans le Shadni.)
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