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      Le 3, rue des Arches, ne présentait rien de remarquable. Comme ses voisines, la maison avait une façade ocre aux fenêtres ornées de bacs de fleurs et un toit d'ardoises bleues. On accédait au seuil par trois marches qui donnaient directement sur le trottoir.

      Yani sonna et fut introduite par un yandaé un peu trop stylé, l'air gourmé, le verbe onctueux. Il lui ouvrit la porte d'un salon où Shad, enveloppé de sa mante, la suivit.

      - Je ne connais pas le nom de la personne qui m'a recommandé de venir vous voir, commença Yani quand Shulan Deï les eut rejointes, les invitant à s'asseoir avec elle autour de la cheminée sans feu. C'est stupide mais notre rencontre fut rapide et cette Dame a certainement cru me l'avoir donné, ou peut-être l'a-t'elle fait et ne l'ai-je pas entendu. Elle semble pourtant qu'elle s'agisse d'une Lyu de Sun...

      Elle regarda son interlocutrice, une yulhane menue, aux gestes doux, étendue d'une cinquantaine de cercles, et ses yeux interrogeaient.

      - En effet, dit Shulan Deï, j'ai l'honneur de connaître Dame Set Lyu. Que puis-je pour vous ?

      Yani expliqua le but de sa visite. Shulan Deï lui demanda si le jeune fils pouvait écarter le capuchon qui dissimulait à demi ses traits. Elle les détailla longuement puis suggéra qu'il se débarrasse de la cape et fasse quelques pas sur le tapis. Shad s'exécuta.

      Son examen fini la yulhane frappa sur le gong du salon et, comme le serviteur apparut, lui demanda de conduire shad auprès de son fils.

      Restée seule avec Yani, elle dit :

      - Le jeune fils est très agréable. Mais sa beauté n'est pas autant mise en valeur qu'elle la mérite. A la base nous avons une architecture osseuse équilibrée, des traits réguliers, de beaux cheveux. Mais ils sont des milliers et des milliers dans ce cas. Ce qui fait la différence, c'est la manière dont ces qualités sont affinées et mises en valeur. Et là, ce n'est plus une histoire de naturel mais d'artifice. L'artifice demande des soins et... des thaleds.

      "Et puis elle y a l'esprit. Des jeunes fils charmants et soignés nous en avons encore des centaines. Et c'est l'esprit, le piquant, qui fera la différence. Là encore c'est une question d'artifice. Elle faut meubler une fraîche conscience, lui enseigner à quoi s'intéresser et comment en parler, ce qui plaît et ce qui déplaît aux Dames et jusqu'où raisonner sans ennuyer. C'est délicate. Le jeune fils doit avoir suffisamment de dispositions, à défaut de véritable intelligence - Déesse nous garde des ayons intellectuels ! - posséder une petite pensée pointue lui permettant de comprendre les grandes lignes d'une conversation et de relancer les sujets... On peut y arriver dans la plupart des cas mais là encore les soins et les thaleds sont indispensables. Nous pouvons beaucoup.

      "Les Dames qui nous ont fait confiance ont reçu toute satisfaction. Nos fils sont dans les meilleurs androcées et enimoï du Continent tout entier. Mais... excusez-moi d'insister sur ce point... nous sommes chère...

      Yani n'avait pas besoin de se faire mettre les points sur les "I". Dès le tiers du discours, elle avait compris que Shulan Deï tenait en petite estime sa position. Sans la recommandation de Dame Set Lyu, elle l'eût poliment éconduite, réorientée vers l'enimeyè.

      Vexée, raidie, l'apprivoiseuse jeta fièrement :

      - Je peux offrir à Shad la meilleure formation s'il la mérite !

      La yulhane eut une grimace plutôt sceptique, agita la main en un geste enrobant et assez mou :

      - Le prix est élevé. Je ne sais si... Bien. Elle vous en coûtera vingt mille thaleds et votre frère sera le favori d'une Dame du Jardin ou je ne m'appelle plus Shulan Deï !

      Enorme prestige. Enorme influence. Yani fut éblouie. Favori d'une Dame du Jardin ! Au Palais ! Le Palais où on pouvait rencontrer des Dji, des Asni et les plus prestigieuses confesseuses ! Shad favori au Jardin et elle aurait ses entrées pour rencontrer cette élite de l'Adhalique Thalienne qu'elle rêvait de connaître ! Et pour seulement vingt mille thaleds ! La somme était certes des plus conséquentes et normalement peu à la portée d'une apprivoiseuse des Familles mais elle venait d'en gagner aisément et inopinément le double ! Et comment mieux placer cette petite fortune qui lui tombait de la cièle ?

      - Aucun problème ! jeta-t'elle triomphante. Elle s'offrit le luxe de la suspicion, elle demanda des explications, des références, des détails. Que la yulhane lui fournit avec tant d'abondance qu'elle en fut saoulée. Mais finalement elle sortit de son adon les vingt pièces d'or demandées et, comme Shulan Deï l'avait fait chercher, fit ses adéesses à Shad après lui avoir brièvement expliqué qu'elle le confiait à cette maison réputée, que cela lui avait coûté une très forte somme et qu'elle espérait qu'il se montrerait digne de ce sacrifice.

      - Nous ambitionnons pour vous, fit-elle, en englobant la yulhane dans ce pluriel, un enimoï privé, plus peut-être...

      Le jeune fils ouvrit de grands yeux brillants d'intérêt mais Shulan Deï protesta :

      - Allons ! Ne lui montons pas la tête ! Il a trois ou quatre, peut-être cinq saisons de travail devant lui. Nous verrons ensuite.

      Elle s'était rengorgée, rendant grondeuse sa voix feutrée.

      Shad prit un air buté mais aucune des yulhanes ne s'en aperçut ou n'en tint compte. Yani posa son front sur le sien, l'assura qu'elle ferait prendre régulièrement de ses nouvelles, que toute irait à la meilleure. Elle salua Shulan Deï qui la raccompagna aimablement à la porte.

      Une affaire réglée. Restait Sedeïn. Mais était-elle encore nécessaire de voir Sedeïn ? Elle était certaine, désormais, que Shad lui ouvrirait les portes de la hiérarchie adhalique. Elle avait perçu la séduction naturelle de son frère, senti qu'il méritait autre chose qu'un petit enimoï, eu la chance de vendre l'asheïa. La voie était claire.

      Sedeïn lui reprocherait probablement d'avoir négocié la pierre avant qu'elle ne l'ait vue. Et cela atténuerait sa joie de n'avoir plus qu'un petit cercle à attendre pour satisfaire ses désirs.

      Elle décida de rentrer chez elle, au Lac Bleu qui, d'ailleurs, lui manquait déjà. Elle s'y voyait, à l'enimoï, devant un bon petit verre de somalin, dans sa volière, suivre de loin l'ascension de Shad. Elle s'imaginait, quand il serait favori au Jardin, se rendre une ou deux fois au Palais - pas plus - et puis recevoir ensuite, sur le rivage aimé, telle confesseuse célèbre, qui se serait prise d'amitié pour elle et viendrait spécialement trois ou quatre fois par saison l'éclairer de ses lumières sur la religion.

      Elle la voyait aimable et bienveillante. Elle l'entendait lui dire qu'elle ne désapprouvait pas ses petites faiblesses, qu'elle pouvait continuer ses innocentes soirées à l'enimoï, que Déesse n'eût pas donné ce charme acide aux jeunes fils si elle n'avait pas voulu qu'on prît plaisir à le subir. Elle l'apaiserait, lui demanderait de ne pas se tourmenter pour ces bêtises et lui apprendrait comment prier Déesse, interpréter les Versets de l'Ayanutha, devenir une bonne adhalique thalienne, en accord avec sa conscience ; elle la guiderait.

      Et peut-être, alors, dans son élévation spirituelle, saurait-elle devenir une vraie apprivoiseuse, qui influence les yulhanes et non seulement les bêtes et les plantes.

      Elle regagna l'auberge, régla sa note, alla chercher sa cavale dans l'écurie, y attacha celle de Shad, quitta Limnil en ne donnant que la minima de conscience à ses actes. Elle semait ses graines sur la "prairie de toutes les possibilités" ; elle habillait la vacuité à son idée ; elle projetait des images ; elle rêvait.


      Shulan Deï n'ignorait pas que Noble Dame Set Lyu s'appelait en fait Irsin, qu'elle était la fille de Shadyi Sulim, Dame du Yi, Cheffe des Apprivoiseuses. Mais la discrétion était une des obligations de son métier. Si la sayin Irsin avait jugé bonne de lui envoyer ce jeune fils, aïm an aïm ! Elle avait fait une excellente affaire même s'il montrait par la suite peu de dispositions. Elle avait gagné vingt mille thaleds et la reconnaissance d'Irsin.

      Elle supposa que la yulhane avait repéré l'enim et voulait qu'elle le lui dégrossît. (L'apprivoiseuse commune était sensée être chaste mais les Dames du Yi ne se tourmentaient pas avec ça.)

      Shad n'avait pas gardé son air buté après le départ de sa soeur. La perspective d'un enimoï privé, de cette "plus peut-être" qu'avait esquissée Yani, le rendaient trop heureux pour qu'il s'incrustât dans la bouderie.

      - Pourquoi ce sourire béat ? demanda brusquement la yulhane.

      Shad sursauta, pris qu'il était dans ses imaginations. Ses joues devinrent mauves et ses grands cils palpitèrent. Shulan Deï l'avait détaillé, avait remarqué sa perfection de lignes et de traits. Mais elle avait déjà vu de ces ayons du type thalien idéal qui s'étaient révélés d'une fadeur totale à l'usage. Elle était donc restée réservée. Mais la confusion rendait le jeune fils particulièrement attendrissant. Sa lèvre tremblait et l'on voyait qu'il avait une bouche de fruit.

      Comme avec Yani, sur la route de Limnil, Shad sentit l'appréciation de Shulan Deï et son corps y répondit automatiquement, sans volonté de sa part. Imperceptiblement sa posture se transforma. Il déporta son équilibre sur sa jambe droite en un subtil déhanchement qui fit glisser la tunique, révéla un peu plus de sa cuisse. Le regard qu'il jeta, rapide, à la yulhane avait cette expression de guet, épiant l'effet obtenu, qui est celle des coquets.

      Shulan Deï avait belle en connaître le mécanisme, savoir que ce genre d'ayon était complètement autocentré et sans intelligence aucune, elle savait aussi que la plupart des yulhanes ne s'en apercevaient pas, tant ce besoin d'être désiré les stimulait. "Un sacré petit puton !" se dit-elle et elle comprit qu'elle avait fait une bien meilleure affaire encore qu'elle ne le croyait.

      Elle s'approcha de Shad, lui prit le menton, lui leva la tête d'un geste doux mais ferme :

      - Je ne veux plus voir ni crainte ni chagrin dans ces belles prunelles d'or. Un joyau ne se laisse pas obscurcir par ces vilaines émotions. Il doit briller et n'être terni par rien. Vous serez libre ici. Ne craignez point de sévérité ou d'obligation pénible. Nous ne ferons nulle chose que vous n'approuviez.

      Elle plongeait un regard chaleureux dans celui de Shad, subjuguait ses quatorze cercles. De yulhane indifférente et très très étendue elle devenait personnage et le dominait de toute la puissance de son expérience. L'autorité donnait aux rides et aux contours flous sa beauté, la plus grande qui soit pour un ayon. Qu'une telle personnalité l'appelât "joyau" et lui interdît d'altérer sa grâce par la tristesse ou la simple contrariété ne pouvait que le combler.

      Il crut tomber amoureux, que c'était cela qu'on appelait amour, être subjuguée par un esprit plus subtil, sagace et compliqué que le sien. Il se sentit faible, comme amolli du dedans. Son regard se troubla, se voila. Shulan Deï perçut le changement qui lui enlevait d'un coup son charme piquant de petit choléra, comprit qu'il était ferré et, lâchant le menton, elle pivota et alla frapper le gong.

      - Veuillez conduire Mondamoiseau à la chambre des Iris, ordonna-t'elle au serviteur.

      Elle ajouta à l'adresse de Shad une "reposez-vous bien mon fils" qui recréait des distances et confirma son ascendant.