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Les quatorze Asni, les quatorze Dame du Yi dans la salle de l'Aïat. On a dressé devant le trône vide une longue table que personne ne préside. Elles s'alignent de part et d'autre sur des chaises, un rang d'Asni face à un rang d'apprivoiseuses. Asni Tedel, la plus étendue, un grand nez, les mains petites et sèches, la voix menue au débit lent, ouvre la réunion. Elle remercie. Elle rend hommage à la défunte Shôdoran, Li la Cinquantième. Elle lit le passage du texte d'archives qui relate la consultation du Yi pour l'élection d'Enyu la Dix-huitième : "On demanda au Yi de scruter les germes et de nous donner les trois meilleurs déploiements possibles pour l'Adhalique au travers de trois Asni. Nous choisirions la Shôdoran parmi elles." Asni Zeden se leva, prit la parole après cette introduction, dit que l'Ashat Nin, dans les mêmes circonstances, voulait être fidèle à ce précédent dûment noté. Elle ajouta brièvement : - Nous allons donc nous prêter à vos sondages. C'est la raison de notre invitation. A peine Asni Zeden assise, la Saât Shadyi Efhin se mit debout à son tour. Elle remercia, elle rendit hommage à la défunte Shôdoran, elle dit qu'elle connaissait la participation du Yi à l'élection d'Enyu la Dix-huitième. Le Yi appréciait que l'Ashat Nin en ait tenu compte malgré de petits tiraillements intervenus entre eux depuis lors, des malentendus pensait-elle (et elle n'était pas seule à penser cela)... Elle espérait que cette réunion aiderait à les effacer et, pour y parvenir, elle avait eu une inspiration qu'elle soumettait à toutes. - Se faire sonder, ouvrir son esprit aux explorations d'une autre qui pose une question, qui y cherche une réponse - dans le cas qui nous préoccupe c'est la question de la meilleure Shôdoran pour l'Adhalique - laisser quelqu'une s'insinuer dans sa conscience n'est pas une décision agréable à prendre, c'est l'évidence. "Imposer cette difficulté aux Asni m'a semblé un dommage qu'on leur infligerait lequel peut être source de rancune... Les rapports entre l'Adhalique et le Yi ne sont plus les mêmes ; nous n'avons plus hélas, elle faut l'admettre, la même confiance. Brève, je propose qu'à leur tour, après le sondage, les Dames du Yi s'ouvrent aux adhaliques ! Des murmures s'élevèrent. Shadyi Sulim jeta : - Quelle sera la question ? Asni Fayin d'un ton effaré, les yeux ronds, s'exclama : - Mais je ne sais pas sonder, moi ! Ses deux voisines, Asni Udun et Asni Fad, échangèrent un regard amusé. La Saât Shadyi Efhin répondit à Asni Fayin : - Pour une yulhane non entraînée, pour nos novices, les apprivoiseuses augmentent leur signal. Ainsi est-elle aisée de lire en elles. Voyez ! Le visage de la Saât Shadyi se... maquilla. Ce fut subtile, progressive, une métamorphose en courbes et en nuances, mais rapide. Ce qui était un visage de chair et d'os devint une sorte de portrait peint. Ca n'était plus la Saât Shadyi vivante mais l'évocation d'une Saât Shadyi en-allée, sa représentation par une peintresse de qualité ayant su révéler sa profonde bienveillance. Toutes les yulhanes présentes voyaient, en lieu et place de la Dame du Yi habituelle, qui passait, traversait l'espace d'une vie, la Dame du Yi qui demeurait, fixée sur l'Etendue. Elle posait, parfaitement immobile et maquillée d'une grande bonté, mais l'influence refluait déjà. Efhin fit le geste de couper, avec le ciseau virtuel de l'index et du majeur, un lien et son visage insensiblement mais rapidement redevint de chair et d'os. Elle rit et lança gaiement : - Ne croyez pas avoir vu mon âme ! Ce serait bien plutôt ce à quoi j'aimerais qu'elle ressemble ! D'autres rires fusèrent. L'atmosphère se détendit. Asni Zeden intervint brusquement : - Puisque vous nous permettez de vous sonder, la recherche qui s'impose est celle de vos rapports avec la Tour ! Instantanément l'ambiance s'intensifia. On connaissait le farouche attachement d'Asni Zeden à Déesse et à Shadulha et combien elle détestait le Schisme et désirait faire revenir la Minoyenne au sein de la Thalienne. Pourtant la plupart des Asni avaient parfaitement admis l'existence de la Shuntnô de l'Endu, considéraient presque que la Minoyenne était une autre religion, une autre manière d'aimer Déesse et que Déesse elle-même l'acceptait, que c'était une lutte d'arrière-garde que de vouloir convaincre les minoyennes de revenir à l'Ashat Nin. D'ailleurs elles vivaient, dans leur immense majorité, à Tamanarev et Tamanarev n'était pas Thal. Mais cette attitude n'empêchait pas la curiosité. Et c'en était un des objets les plus courtisés que ces fameux rapports entre la Minoyenne et le Yi ! Autrement dite, est-ce que les sayin, les apprivoiseuses étaient en train de se détourner de la Thalienne ? Cette vive curiosité qui intensifiait la psychosphère n'était pas gratuite. Si le Yi adoptait officiellement la Minoyenne, le prestige de l'Ashat Nin en serait profondément affecté. Les Asni, dans l'excitation, superposèrent en partie leur voix, chacune disant que la question était bonne et nuançait son choix d'une explication personnelle : "Afin de restituer la confiance, d'empêcher la pollution des doutes" (Asni Tedel), "Pour rester à l'unisson de ses consoeurs mais n'éprouvant pour soi aucune suspicion" (Asni Fayin). Asni Udun avoua d'un ton amical et léger qu'elle était mûe par la pure curiosité que l'Endu lui avait partout inspirée (et on avait l'impression d'un culte exotique amusant, bienveillamment toléré). La chose fut donc décidée et l'on entama la première partie du programme. Un sondage bien mené par plusieurs apprivoiseuses devait avoir un résultat clair, unanime. Ce fut le cas. Les Asni se firent réceptives, les sayin, habituées, cherchèrent rapidement les trois meilleures candidates puis rendirent les Asni à elles-mêmes. Elles donnèrent une à une les trois noms et toutes dirent : - Asni Zeden, Asni Fayin, Asni Udun. On s'étonna. Asni Udun, la moins étendue, d'un type anémique, pâle et craintif, Asni Zeden, mystique aux vues rigides, Asni Fayin, maladroite et lourdaude ! On s'étonna mais en silence, chacune des onze Asni rejetées se disait qu'elle s'agissait du pire choix possible sans oser montrer sa pensée et particulièrement les soupçons qu'elle levait. Comment intervenir ? L'accord des apprivoiseuses était total. Le choix était fait. D'ailleurs, la Saât Shadyi sembla considérer la chose comme réglée, dit : - A vous Honorables Dames. Nous nous offrons à vos investigations. Le malaise se dissipa. Les Asni se concentrèrent, chacune regardant une des apprivoiseuses, celle qui lui faisait face, voyant son regard s'absenter. Elles pensaient : "Quels sont vos rapports avec l'Endu ?" Les traits des yulhanes s'estompaient, devenaient légers comme du rêve et transparents. Des images apparaissaient. Des paroles se croisaient. Toute était encore brouillée, les formes, les mots. Puis chacune des Asni fut aspirée par un grand tube sur les parois duquel défilaient des couleurs à une vitesse vertigineuse et l'on entendait un brouhaha sourd sans teinture psychique, neutre. A la fin de cette descente, les quatorze Asni se retrouvèrent ensemble dans un espace vide, blanc et rond, à l'intérieure d'une sphère blanche. Le seul sens dont elles ne disposaient plus était le toucher. Elles entendirent chacune leur propre voix intérieure, familière, murmurer à leur esprit une pensée étrangère, qui logiquement venait du lieu lui-même : "Le Yi est en bonne voie de convaincre la Shuntnô Eddè de désavouer la désobéissance de la Matriarche Tadimdjeï de Sun, la fondatrice de l'Endu." La liaison se défit d'elle-même, la question ayant trouvé réponse. Les Asni furent rapidement aspirées à travers le tube et revinrent entièrement dans leur propre psychosphère. La plus étendue, Asni Tedel, rapporta ce qu'elle avait vu et entendu. Les autres constatèrent que leur expérience avait été exactement la même. Cette nouvelle, si importante et satisfaisante, qui semblait totalement restituer la confiance de l'Adhalique Thalienne envers le Yi et ouvrir les perspectives les plus douces à la fierté de l'Ashat Nin, changea la donne. On admit le choix de Fayin, Zeden et Udun. On élirait une de ces trois le lendemain mais quelle qu'elle soit elle serait la Shôdoran de la soumission de l'Endu. Ce en quoi nulle ne croyait plus et ce dont rêvait Zeden ! C'était aller bien vite en manoeuvre, désavouement n'est pas soumission, mais la chose était déjà si inespérée qu'on pouvait toute concevoir, même le total retour de la Minoyenne à l'orthodoxie, la reconnaissance de la Shôdoran comme unique représentante de Déesse sur le Ter... Chacune eût voulu être bien sûr cette Shôdoran-là. Mais, pour une fois, l'ambition commune, l'amour de l'Ashat Nin, l'emportaient sur les soifs individuelles de pouvoir. L'essentielle était de participer à cette apothéose.
Voici pour l'apparence. En deçà, les réalités étaient plus subtiles et complexes. Asni Zeden détestait le diabolique don d'influence et le mutuel sondage l'avait profondément révulsée, persuadée qu'elle était qu'on n'avait là que leurre, mensonge, malignité. Asni Fayin, qui ne croyait pas en Diablesse, savait que le Yi les manipulait et elle avait fait de même pour être choisie, l'adhalique ayant ses propres méthodes... Shadyi Sulim suivait son propre et sinueux cheminement. La psychosphère, de fait, était pleine de chausse-trappes, de leurres, d'effets-miroirs, de trompe-l'oeil et masques. Toutes ces dames avaient une longue habitude du pouvoir et de ses finesses. Mais Asni Tedel devait clore la réunion de la manière qui avait été convenue. Elle lut : - Nous savons toutes, depuis le crépuscule, qu'un grave problème nous attend ; je parle bien sûr de l'Influence Rouge. Nous savons aussi que le Zaïn est revenu parmi nous. Ce n'est donc pas trop s'avancer que d'affirmer par avance que la nouvelle Shôdoran et son Conseil se pencheront en toute première instance sur ces faits. L'Ashat Nin pourra probablement donner ses avis dans deux ou trois journées. Ils seront retransmis aussitôt au Yi et à la Consoeurie Zenoï. Honorables Dames, je vous remercie. Que Déesse vous éclaire et protège. Les yulhanes répondirent "Aïm an aïm" et la séance fut levée.
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