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      - Déesse protégez-moi de la peur qui m'habite ! marmottait l'ayon craintif, dans sa prière. Déesse délivrez-moi des ombres de la peur.

      C'étaient des paroles apprises, un texte parmi cent autres, court, simple, multiplement répété, qui était devenu comme un talisman verbal, des mots magiques capables d'interpeller la Shezaïn Anayev et de l'inciter à envoyer une chaude lumière dissipatrice d'ombres et d'angoisses. C'est ce que l'ayon croyait et cette croyance opérait (comme le veut son principe), le dévot reprenait courage, il se sentait protégé ; et les peurs s'enfuyaient.

      Il faisait le signe du losange, cinq fois de suite comme elle le fallait. Il dépliait ses jambes, se redressait et se dirigeait, rasséréné, vers la sortie du temple.

      Il remarquait en passant, fugacement, une yulhane qui priait elle aussi, assise en tailleuse, les mains formant, des pouces et des index, le losange autour du nombril, les yeux clos. Son visage fut une tâche bleu pâle dont il n'enregistra pas les traits, seulement l'air de grande fatigue. Il se dit aussi qu'elle avait les vêtements poussiéreux d'une qui voyageait. Mais déjà il passait, l'oubliait, gagnait le portail aux deux vantaux largement ouverts, inscrivant contre la lumière sa silhouette anonyme et disparaissait.

      "Je me suis vautrée, ma Mère, dans l'ivresse et la fornication. J'ai trahi mon voeu mais cela n'est rien. Mon travail, infime, ne mérite pas tant de vertu. Mais je me suis amusée, Dame de la Cièle, amusée ! Dans la vulgarité, le jeu, les blagues de cul, le sexe avec un puton mal lavé, sans intelligence, qui regardait le plafond, songeant à quelque babiole pendant que je le serrais, et qui avait encore sur lui l'odeur d'une précédente cliente... Bassesse et grossièreté qui m'ont réjouie, Dame ! Mon âme est superficielle et commune. Ma conscience est vile, impure, indigne de votre pureté, de votre Splendeur, Ô Mère, votre Splendeur..."

      Enyu se sentait au bord des larmes et s'en étonnait car elle n'avait pas l'habitude de cette réaction connue au somalin qui, après une forte gaieté, plongeait parfois dans un grand flot de sentimentalisme exagéré.

      Son nuit avait été court. Elle avait quitté l'enimoï à l'aube, ne prenant que l'espace d'écrire un mot pour les commerçantes de glace, avant de sauter, sans déjeuner, sur sa cavale et filer sur Djezereth. Elle n'avait pas encore assimilé tout le somalin bu et, de fait, restait à demi ivre, sans s'en rendre compte, même si la course et l'air frais avaient dissipé son mal de tête.

      Elle s'était arrêtée dans les faubourgs, sur une impulsion, à la vue de ce temple tout neuf, accueillant, avec son portail béant qui permettait, même au trot d'une cavale, de voir la blanche statue de Déesse, au fond, largement éclairée par la lumière qui traversait les vitres immaculées de l'ensaï. Cela avait été une vision de la pureté céleste.

      Elle avait attaché sa monture à un des anneaux scellés dans le mur, elle était entrée, elle s'était abîmée en regrets. Mais là, elle se calmait, elle ouvrait les yeux, se levait, avançait dans la travée, détaillait la sculpture avec émotion et admiration. Elle ne savait pas qu'elle était à Azi, qu'elle contemplait son Impératrice dont Ghel au grand renom avait donné les traits idéaux à la statue de Déesse dans ce nouveau temple d'un quartier extérieur qu'on améliorait.

      Elle avait vu le portrait de Nun Y Shun mais ne faisait pas encore le lien entre les deux. Elle voyait un visage fier et net aux traits ciselés, un corps altier à la digne posture dans une tenue classique aux plis rigides. Elle voyait une expression de... comment disait le Zaïn... elle l'avait lu et apprécié... ah oui! L'indifférence magnanime. La plus haute vertu. Une distance bienveillante. Elle sourit intérieurement. Déesse, heureusement, n'avait écouté ses geignements que d'une oreille lointaine et tolérante !

      L'intérêt aiguë que la statue éveillait en elle dissipait plus encore les restes d'ivresse et de sentimentalisme niais. L'Enyu normale, sobre, appréciait une divinité circonspecte, qui avait plus intéressante à faire que d'écouter les gémissements des yulhanes et des ayons en prière. Toutes savaient pourquoi elles vivaient et ce qu'était l'existence. Alors à quoi bonne pleurnicher, se plaindre, demander protection, grâce et pitié, geindre et larmoyer ?


      - Déesse, Ma Mère, Fleur de mon Ame, Beauté Pure, Céleste Splendeur, Merveille Immaculée, Adorable goutte de rosée, Frêle Conscience si délicate que seule Ezeneth (Celle-qui-ne-peut-être-dite) est assez puissante pour la protéger des addenan (autres-moi), Ô Dame dans le Noir Vent Profond d'Ezeneth, comme une perle dans un écrin de ténèbres; qui pourrait simplement ternir d'un flocon de poussière, une trace de ter, tes parfaits pétales ? Que t'importe l'Influence Rouge ? Que t'importe le Yi, le Zaïn et l'Adhalique ? Qu'as-tu à faire de l'Impéria ? Et qui nulle part vient à toi sinon dépouillée de toute appartenance à quelque identité que ce soit ? C'est la conscience nue et elle seule qui peut approcher ta Splendeur, échapper aux griffes des Dragonnes, aux dents de l'Ezeneth, venir frôler comme un baiser d'enfante la nacre pure de tes pieds immatériels. Et cette conscience, Ô Shezaïn Anayev, n'est rien d'autre que l'amour de Toi. L'amour de Toi... Déesse...

      Asni Zeden priait aussi dans sa tedeï dont elle avait fermé les rideaux verts, allumé les quatre bougies, disposées en losange, du candélabre. Asni Zeden priait avec ferveur.


      Thin Y Shun, tante de l'Impératrice, puissante, richissime, sans autre loi que son propre vouloir et ne voulant rien d'autre qu'Uhyev, le frère de Lymn, le shinzhu de Djuran, Thin Y Shun ne priait pas.

      Elle vient de passer le nuit avec le shinzhu qui dort encore. La veille, il a mené un splendide combat contre Saïat, le grand champion des Tamanaranes. Sa belle poitrine bombée, ronde de muscles parfaitement montés, soigneusement épilée avec de minuscules mamelons bien formés, ses rondes épaules, ses bras, étaient toutes griffées d'estafilades où le sang avait perlé puis s'était figé en les soulignant de rouge sombre.

      Thin Y Shun caressa sur le flanc la plus profonde, à peine, d'un doigt amoureux, la suivit jusqu'à l'os saillant de la hanche puis s'attarda au creux délicat où la peau était si douce et fine, sa main glissant doucement vers la yanghui attendrissante, si petite, endormie comme une enfante sur ses oreillers de chair à l'agréable fraîcheur... Elle prit le sexe mou dans le creux de sa main et le serra rythmiquement, le stimula de pressions qui s'adaptaient à son gonflement progressif.

      Uhyev grogna dans son sommeil, s'agita, se réveilla. Son regard tomba sur la main aux veines apparentes, maigre et noueuse, piquetée de petits ronds sombres, fermée sur sa yanghui, la pressant puis relâchant et encore, puis la trayant de haute en basse, de basse en haute et le sexe augmentait progressivement sa longueur et son volume... Il poussa un cri de rage, sauta du lit :

      - Laissez-moi en paix, nom de Déesse !

      Il avait fait deux bonds, pivoté, se tenait nu, les jambes un peu repliées, les épaules roulées en dedans, les bras arrondis devant la poitrine, la mine farouche... et la yanghui dressée qui montrait sa tête rouge ! Thin Y Shun rit, détaillant, appréciatrice, la forte morphologie puis se réjouissant du bourgeon épanoui tout gonflé d'attente, avide d'être pris.

      Elle riait ! Uhyev regardait avec dégoût les dents jaunes, usées, les rides et les seins ! O l'arrogance de ces yulhanes exposant sans la moindre gêne un corps de cinquante ou soixante cercles, pas entretenu, flasque, la peau grenue, gras ici, maigre là, pas épilé, sentant la transpiration... et ces seins ! Dont elles étaient si fières ! "Elle en a sur le buste celle-là !" Bande de salopardes ! Etre yulhanile ! En avoir ou pas. Et là, cette pourriture d'aristo, avec sur le buste ces deux sacs vides qui pendaient hideux et ridicules ! Mais elle LES avait ! Et parce qu'elle LES avait les deux outres molles, elle EN était ! Elle était une yulhane de l'espèce appelée la yulhane et qui régnait sur le Ter depuis des dizaines et des centaines de milliers de cercles, la yulhana consciencia, la yulhane, douée de conscience et d'influence, la yulhane, conscience yulheïn du sexe yulhanin. Mot yulhanin. La yulhanine l'emporte partout sur l'ayonine. La yulhanine sert de forme à la neutre. Cavale, nom yulhanin, quadrupède ondulée qui sert à la yulhane de monture, de la famille des équidées. Cheval, nom ayonin, mâle de la cavale. Renarde, n. y., mammifère carnassière à queue velue, museau pointu, fig. yulhane rusée. Renard, n. a., mâle de la renarde !

      Thin Y Shun commença à s'inquiéter du regard fixe, cloué sur elle et du rictus figé du shinzhu. Elle n'avait pas plus de don que la moyenne des yulhanes mais elle vit un halo rosir l'espace autour de lui. Le rose s'intensifiait, devenait presque rouge. Elle prit peur instinctivement.

      Dans le crâne d'Uhyev des mots continuaient de défiler. Il pensait : yulhane, splendeur des splendeurs, reine du Yev. Il pensait : ayon, mâle de la yulhane. Et répétait : ayon, mâle de la yulhane. Il poussa une sorte de rugissement, se précipita sur la laide et riche cliente, appuya un solide genou sur sa poitrine craquante, serra ses mains autour du cou sec et tendu de cordes, à la peau toute striée, serra et la tête devint violette, les yeux se révulsèrent, serra et la vie s'enfuit de Thin Y Shun sans qu'elle pût même pousser un râle ni réaliser ce qui lui advenait et Uhyev desserra ses doigts d'où glissa le cadavre laid et nu qui s'affaissa, s'aplatit sur le lit, pareil à une algue morte rejetée par l'océan. Uhyev se leva, les épaules rentrées, la tête hochante, abasourdi. La haine avait disparu. Totalement. Ne restait que l'horreur de son acte. Qu'ai-je fait ? Déesse, comment ai-je pu accomplir une telle chose ? Je suis maudit ! Maudit !


      Elle ricanait purement et simplement.

      Elle réintégrait son corps, à Sun, sur la Grande Ile, Sun, la Capitale de Tamanarev. Son corps était assis en tailleuse, paisiblement, dans la tedeï et l'attendait. Elle en reprit possession, le leva, rendit le sang à son mouvement, s'approcha des fenêtres et ouvrit les rideaux rouges. Elle jeta un coup d'oeil dans la cour, un puits profond tapissé de lierre où poussait un sombre eden au feuillage persistant. On était à l'Endu, la Tour, et cette yulhane qui venait de quitter la chambre d'Uhyev, la chambre du meurtre, c'était la Shuntnô, la Cheffe de la Minoyenne.

      Elle s'approcha d'une petite étagère, tendit le bras, prit un exemplaire de l'Enduthi, la Parole de la Tour. Il s'ouvrit presque tout seul à la page qu'elle connaissait par coeur. Elle la caressa de la paume de sa main, trouvant à ce contact une profonde jouissance, elle récita en silence deux phrases :


              "Ayin, Dutaï, Shelem, Ethin, undayon Ezeneth, Shuntaï, dtethin delemnê. Lum tji djan yod serrende."


              Ce qui signifiait :


              "Ayin, Dutaï, Shelem, Ethin, les ayons maudits de Celle-qui-ne-peut-être-dite, les Shuntaï, rompent la reliance. L'arrivée brutale écrase le doux départ."

       

      La Shuntnô se répéta : "Lum tji djan yod serrende" de nombreuses fois, les dents serrées.

      Autour d'elle le tissu psychosphérique rougeoya, s'enflamma, commença à brûler. La brûlure s'étendit, gagna de proche en proche, dépassa les murs de l'Endu, gagna Sun... Les apprivoiseuses comprirent instantanément. Déesse ! Ô ma Mère c'est l'Influence Rouge ! Bonté Divine, nous sommes fichues ! A peine ces pensées et plus rien, plus de psychosphère. Un espace sans profondeur ! Juste la surface. Le mâle dos du Yev. La bête ! Une lueur de ce feu s'ancre dans les yeux des yandaé. Les forts yandaé. Plus de psychosphère ! Juste la puissance ou la faiblesse des corps. Plus aucun pouvoir d'influence directe. Plus d'apprivoisement. Plus de Yi. Plus de Zaïn. Plus d'Adhalique. Et Déesse ? Ô Déesse, Shezaïn Anayev, Ô Source, Ô Cièle... Oooh, ton Indifférence Magnanime ! Pourquoi ? Pourquoi, Ma Mère, avons-nous perdu notre Totalité ?

      La yulhane n'est plus.

      Mais ce n'est que Sun. A Tamanarev.

      - Shemse Zaïn ! hurle, à Thal, Luan Di. La Soeur Aînée, la magnifique zenièh, la Messagère peut-être, hurle, en traversant si rapidement sa chambre qu'on ne voit que son mouvement comme un arc-en-ciel qui s'évase, hurle à pleins poumons pour raffermir la psychosphère :

      - Shemse Zaïn !

      Et le feu tremble, frémit, recule puis réattaque. Les danseuses-lutteuses se mettent à l'oeuvre. Elles ont entendu le cri :

      - En avant le Zaïn !


      Eh bien, dansons !



      Le journal d'une Yulhane

       

       

      "Ô Yulhane, gravée comme un losange sur la pierre si dure et si froide de l'immense solitude universelle, unique vie influente et consciente qui se soit, dans l'Etendue, manifestée, espèce courageuse et subtile, hardie conquérante de la psychosphère, rude à son ennemie et si douce, pourtant, aux ayons et aux enfantes... Ô Yulhane, toute ma vie s'est mise au service de Tes valeurs immuables et j'ose espérer n'avoir pas failli à ma tâche.

      Mais es-tu exactement seule ?

      Elle m'arrive de penser à des consciences d'ailleurs. J'imagine cette autre "yulhane" que la Totalité abrite peut-être en un monde perdu, comme le nôtre, dans l'immensité.

      Elle est douce à mon coeur de songer que nos espèces deviendront amies, s'enrichiront mutuellement, que s'ouvrira une grande civilisation inter-mondes, sur les valeurs de la Paix, de l'Echange et du Respect, fertile en inconnues possibilités psychosphériques, en autres formes artistiques, en moeurs originales et raffinées, et que nous pourrons donner naissance à une nouvelle espèce plus fine et plus sage encore, pour peu que nos apparences ne soient point trop différentes.

      J'aime aussi à imaginer, parce que la chair est faible, que les ayons de nos extraterrestres sont charmants, très séduisants avec peut-être des yeux moins obliques, des chairs moins azurées, des proportions un peu différentes, la cuisse plus longue, la fesse moins haute... toute une étrangeté qui nous déconcerterait de prime abord puis révélerait sa propre harmonie. Et rien n'interdit bien sûr de leur imaginer un goût plus prononcé que les ayons d'ici pour la chose... Et de rêver que nos extraterrestres auront mieux su que nous préserver leurs jeunes fils des dérives modernes et leur conserver ce frais parfum de bouton de rose qui est l'universel apanage de l'ayon vrai."